[Divagations] Le Bon, le Beau et le Goût.

« C’est pas parce que toi tu trouves ça mauvais, que d’autres ne vont pas aimer. » Ah ! le voilà le moment tant redouté. Le point Godwin de l’esthète en parfumerie.

Le repas de Noël avait bien commencé. Les entrées s’étaient enchainées pour passer des relents maritimes iodés des huîtres et des oursins, au fumet gras, salé et confit du foie gras. Puis, la pintade s’était imposée, détrônant la traditionnelle dinde et ses marrons. Si tout le monde a accueilli bien volontiers cet écart aux traditions ancestrales, la sauce aux cranberries et au vin rouge qui venait accompagner le fine chair tendre de la volaille d’un éclat fruité et acidulé n’aura, quant à elle, qu’à retenter sa chance. Courageux mais pas téméraires les bougres !

En attendant le fromage et en profitant d’une trêve papillaire, un bout de la table s’était mise à parler du parfum. Depuis que c’est devenu une passion, et maintenant mon métier, ce sujet qui intrigue tant le commun des mortels n’a de cesse de se retrouver sur le tapis des réunions de famille. D’abord à cause du traditionnel « Et qu’est ce que tu fais de beau maintenant ? Tu es toujours à la fac ? » des grandes tantes qu’on voit tous les cinq ans et qui s’intéressent juste par politesse sans rien retenir de ce qu’on leur dit. Ensuite grâce à ceux qui veulent à tout prix me faire deviner ce qu’ils portent, comme si on était au cirque. Ou ceux qui veulent une liste de cinq pieds de long de nouveaux parfums à sentir pour changer du dernier attrape-nigaud qu’on leur a offert. Enfin, il y a ceux dont les interrogations se portent sur l’odorat en lui même, et ce que le parfum peut offrir comme support artistique ou émotionnel. Évidemment, c’est ce sujet que je préfère voire apparaître aux lèvres de mes interlocuteurs, pour ensuite tenter d’allumer une étincelle au fond de leurs yeux en répondant à leurs questions. Vous savez, cette étincelle d’intérêt mêlée de magie et d’étonnement. Cette lumière qui surgit à l’entrebâillement de la porte d’un sujet, ouverte par l’innocence de la curiosité.

Entre le tintement des verres et les exclamations enflammées de politique provenant de l’autre bout de la tablée, mamie émet un piaillement de satisfaction en feuilletant les pages de Nez qu’elle vient d’avoir en cadeau —  un choix quelque peu imposé par mes soins. « Ah mais c’est mon parfum ça ! » dit-elle en pointant du doigt la double page de publicité qui étale avec une esthétique parfaite et de très bon goût l’un des succès d’une grande marque de couture. Je me disais bien que j’avais senti quelque chose d’inhabituel dans son sillage lorsqu’elle est entrée dans la maison tout à l’heure. Incapable de m’agripper aux volutes du parfum qu’elle répandait derrière elle, j’étais désemparé à l’idée de ne pas y sentir ce à quoi je m’attendais. Littéralement perdu, je sentais qu’il y avait anguille sous roche. Pourtant je sais que ma grand mère n’a pas de parfum attitré et reste hermétique à entendre que tout ce que les pub nous vendent n’est pas forcément bon. En parfum, elle est volage, et ses soit disant allergies lui donnent un bon prétexte. Je m’étais préparé psychologiquement, en connaissant parfaitement bien ceux qu’elle porte en ce moment : ça allait être soit le shampoing qui se prend pour un grand parfum (ou l’inverse, je cherche encore !), soit le gourmand beaucoup trop fi-fille pour elle. Circonstance atténuante : on les lui a offert. En fait, on a oublié que pour éduquer nos proches aux parfums de qualité, il faut d’abord éduquer ceux qui leur en offrent ! Circonstance non-atténuante : si elle avait été sensibilisée au parfum, d’elle même elle n’aurait pas porté ce qu’on lui aurait offert.

Mon regard s’était posé sur cette publicité complètement dans l’esthétique de la marque commanditaire : bien sous tout rapport, pas trop de décalage, ou si possible dans un humour intello. Je comprenais mieux à présent. Ce sillage m’était apparu pas si moche. Un peu indistinct, insipide, quelconque, mais avec une certaine aura tout de même. Sa note aquatique m’avait même laissé penser, l’espace de deux secondes, que cette odeur presque masculine ne venait pas d’elle. En fait, c’était beaucoup trop moderne comme odeur pour que mon esprit rattache ce parfum à cette maison, au moment où s’est enclenché le phénomène d’analyse olfactive maintenant naturel chez moi. Je demandais à mon cerveau de retourner dans tous les sens cette note, de rattraper les dernières bribes de ce que j’avais ressenti en lui disant bonjour alors que le chromatographe s’était automatiquement mis en route. Je le tenais du bout des synapses, ce moment suspendu qui appartenait au passé. Je pouvais le relire en boucle, comme un dvd rayé qui saute et repasse sans arrêt la même scène. J’essayais de rattraper, odeur après odeur, sensations après sensation, à l’aide des images, des sons, des couleurs et des lieux, cette inconnue qui s’était présentée pour tenter de l’imprimer, la retenir, et de savoir ce que j’avais loupé pour ne pas la reconnaitre. « C’est Joseph qui me l’a offert hier pour Noël ! » Est-ce l’original ? Un flanker ? Il faut dire que ce n’est pas non plus la franchise que je connais le mieux dans cette marque. Mon esprit continuait de s’essouffler dans cette chasse, le regard perdu dans les miettes sur la nappe de coton marron. J’espérais, en tombant dans cette recherche abyssale au fond de moi même, échapper à la question fatidique que je redoutais. « Tu l’aimes ? » Ça y est, j’étais fait !

« Hein ? Que, quoi ? Moi ? regard foudroyant vers ma mère qui vient de me lancer cette question avec un air satisfait.

– Bah oui, c’est bien toi le spécialiste !

– Hmmmm… »

Grommèlement. Voilà mon côté ours qui ressort, et si je ne fais pas un effort on va encore me le faire remarquer : « on dirait ton grand-père Camille quand tu bougonnes ! » Oui, bon bah, ça va ! Calme toi, et même si tu sais que ce terrain est glissant, essaie de leur expliquer. Après tout ça commence par là la sensibilisation dont tu te fais défenseur non ?

« Oui, oui, ça sent bon. C’est paaaaaas… » Ah ce ‘pas’ qui traine et s’étrangle en un son guttural qui veut tout dire ! « Disons que ce n’est pas aussi original, différent et beau que celui que je viens de t’offrir, même si c’est une marque que personne ne connais je te l’accorde, mais ça ça ne veut rien dire. »

C’est vrai que j’ai eu du mal à saisir si le bel Equistrius que je lui ai offert tout à l’heure lui a tant plu que ça. Le problème c’est que, chez les grands-mères comme chez les ados de 14 ans, s’il n’y a pas une griffe de grande marque sur le packaging, ça perd autant en valeur qu’en intérêt. Heureusement, son enthousiasme lorsqu’elle l’a vaporisé sur son poignet me laisse penser que de ce côté, le travail a été fait. Je reste tout de même méfiant, il faudra certainement y revenir ; c’est un travail de longue haleine.

« Non mais c’est une belle marque mais disons que ce parfum c’est pas le plus beau de chez eux. Eux qui ont sorti parmi les plus beaux classiques l’histoire de la parfumerie et qui est une des marques les plus emblématiques du marché, voire même la plus intègre encore, en terme de qualité olfactive.

– Oui mais tu es le seul à le voir comme ça. C’est pas parce que toi tu trouves ça mauvais, que d’autres ne vont pas aimer.

– Bah, et alors ? Le fait que ce ne soit pas un parfum objectivement bon n’empêchera pas les gens d’en être satisfaits ou ne les empêchera pas d’éprouver des émotions en le portant. Inversement, ils ont le droit d’aimer un parfum, mais ce n’est pas pour autant que ce dernier sera objectivement bon. J’aime aller chez Mac Do de temps en temps car je peux avoir envie d’un burger ou parce que j’ai faim, mais quand je vais chez Mac Do je sais que je ne mange pas chez Guy Savoy ! Dis à n’importe qui que tu préfères manger dans un fast food, qu’importe ton goût personnel on ne considèrera jamais ton double cheese tout rabougri est tiède comme de la bonne et grande cuisine.

– Après tout, aimer c’est aimer. Qu’importe si le parfum est beau comme toi tu l’entends avec ton regard de passionné ou non.

– Oui, mais ça dépend le sens que tu donnes au mot ‘aimer’. Comme dans la question que maman vient de me poser. »

Je me remets alors à penser à toutes mes réflexions autour de ce sujet épineux souvent remis sur le tapis, par mes proches ou les professionnels du secteur qui ne comprennent pas qu’on puisse trouver mauvais un parfum.

« Dans ‘aimer’, il ne faut pas confondre ‘se satisfaire de quelque chose’, ‘répondre à ses goûts’ et ‘trouver quelque chose qualitatif’. Trois choses fondamentalement différentes que l’on prononce souvent par ‘aimer’ à l’oral.

– Là si tu ne t’explique pas, je ne vais rien comprendre, m’avertit ma sœur.

– C’est simple ! Le première, ‘se satisfaire de quelque chose’, touche à la nécessité : parce que j’en ai subitement envie, ou parce que ça me convient parfaitement sans aller chercher plus loin. Il n’implique pas d’analyse sur la forme. L’importance se situe plutôt sur le fond : je prends ce parfum parce que j’ai besoin d’un parfum, ou bien je prends ce parfum parce que cette marque me parle ou parce qu’elle est connue et à la mode. On ne cherche finalement pas à savoir ce que représente réellement ce parfum, s’il est qualitatif dans ses matières comme dans son traitement. Après tout, lorsque quelqu’un choisit un parfum sur ce genre de motivations, ce n’est pas ce qui l’importe. Loin de là.

– C’est en gros aller au Mac Do quand on a faim, c’est ça ? essaie d’imager maman pour montrer, toute fière, qu’elle suit bien.

– Complètement ! ‘J’aime mon parfum’, mais en fait il est interchangeable avec d’autres. Je le prends parce qu’on me l’a donné ou parce que je l’ai vu dans une pub. Pire : parce que la vendeuse a réussi à me le faire acheter parce que c’était l’objectif de vente du jour. C’est résumé et simplifié, mais c’est en gros une bonne partie des consommateur à l’heure actuelle.

– Pour le second, ‘répondre à ses goûts’, je comprends. Mamie fronce ses sourcils, c’est que quelque chose la tracasse quand même. En quoi est-ce différent de la première signification de ‘j’aime’ ?

– En fait elle ne dépasse pas le ‘j’aime/j’aime pas’, mais s’intéresse déjà plus à la forme. Elle laisse parler l’émotionnel et demande déjà plus de réflexion. Une réflexion sur soi même. Le choix n’est plus un réflexe et n’est pas fait au hasard, mais est bel et bien motivé par une volonté de plaisir propre. C’est la part de subjectivité qui s’exprime alors et ça, personne ne peut la critiquer. Cependant, pour que ‘répondre à ses goûts’ soit une démarche sincère et personnelle, il faut que ces goûts soient évidemment en aucun cas dictés par une quelconque entité extérieure. Une personne qui suit ses goûts — sur un plan purement olfactif — ne se laisse pas amadouer par la publicité, les promesses marketing ou le flacon. C’est ce qui la différencie de la personne qui prononce le ‘j’aime’ revêtant le premier sens. »

Maman, venait de se lever pour aller chercher une corbeille de pain et aider papa à composer le plateau de fromage. Elle se rassoit et croise ses main sous son menton pour se replonger dans la discussion. De la cuisine, elle entendait visiblement la seconde explication, car elle me demande d’enchainer sur la troisième. Finalement celle qui nous intéresse le plus dans ce débat, et certainement la plus étrangère pour eux, sur un sujet aussi futile en apparence que le parfum.

« Ok, et donc raconte nous un peu le pourquoi du comment on peut dire qu’un parfum est beau. » Elle voit passer du coin de l’œil une assiette contenant un reblochon moelleux à souhait laissant échapper quelques relents fermiers derrière mon père qui le porte fièrement à bout de bras. Elle esquisse un froncement de narine et un air de dégoût. Je sens qu’il a falloir abréger, car dans quelques instants, tout le monde va se jeter dessus, et sur le reste des fromages, culture française oblige.

« Ça, c’est le troisième ‘j’aime’, et pas des moindres. C’est celui visant la recherche du beau, de l’esthétique, s’approche du jugement de valeur. Il interroge et fait réfléchir, élève le débat avec soi même et stimule intellectuellement. Cet exercice horrible remet en question les qualités intrinsèques du sujet examiné, pouvant ainsi le voir réduit à moins que rien suite au cheminement intellectuel.

– Bah évidemment ! C’est dur d’entendre quelqu’un descendre une chose qui nous tient à cœur. C’est normal non ? Ma sœur, qui aime se mettre en porte à faux, se réjouit de trouver un argument qui remet en cause mon explication.

– Oui, c’est certain. C’est souvent ce qui bloque les gens. Stoppés par un mécanisme sentimental puissant et parfaitement justifié, ils se retrouvent incapables de faire preuve d’objectivité. C’est normal en somme. Mais à cause de ça, le parfum n’a jamais pu bénéficier d’un débat intéressant quant à sa forme, sans que l’on ne voit surgir à tout bout de champ l’argument ‘le parfum c’est subjectif’. C’est un peu pour se protéger. Mais pour se protéger d’attaques pourtant aucunement personnelles. La part de subjectivité dans le parfum, on l’a vue, elle se situe en partie dans le fait qu’on aime ou non une fragrance. Elle est complètement indépendante de sa beauté, de ses qualités ou de ses défauts. Lorsque l’on cherche les qualités et la forme esthétique d’un parfum pour savoir s’il est objectivement beau, on dépasse alors le simple ‘j’aime / j’aime pas’, on dépasse l’automatisme du parfumage quotidien par réflexe et on entre dans l’appréhension intellectuelle du sujet. Pourquoi j’aime ce parfum ? Quels éléments le rendent intéressant, unique et donc beau à mon nez. On peut énumérer pour cela toute une série de critères objectifs pour évaluer la qualité esthétique du parfum. C’est ce qu’on a fait pour l’Olfactorama.

– Désolé mais là moi je suis perdue ! » Ma sœur se lève, comme à son habitude avec son air désintéressée par tout ce que je peux bien raconter sur le sujet. C’est déjà un exploit qu’elle soit restée aussi longtemps à nous écouter.

Je reprends :

« Il faut faire la part des choses entre l’affectif et le regard objectif. Ce jugement de valeur n’impose pas de faire un choix, il permet de donner leur valeur aux choses dans leur spécialité. Comme les critiques d’art le font en peinture ou en cinéma. Libre à chacun de se demander si la valeur sentimentale est plus importante et plus forte que la valeur esthétique ensuite. Mais si on s’intéresse ne serait-ce qu’un peu au parfum en y voyant autre chose qu’un produit de luxe, on saisit très vite sa dimension artistique et tandis que se construit notre approche et notre connaissance esthétique du sujet, nos goûts et nos envies inconscientes se retrouvent très vite à mettre de côté le communément admis comme médiocre ou mauvais, et à s’intéresser au beau. Tout en faisant, au sein de ce beau, un choix répondant à ses goûts personnels. C’est juste une question d’éducation et de sensibilisation en fait !

– J’avoue que c’est un peu complexe tout de même cette approche du parfum, reconnait à juste titre ma grand-mère un peu sceptique. Je pense que le consommateur lambda ne se rend pas compte de tout ça et que tu es le seul à le voir.

– C’est certain même ! Mais s’il ne se soucie pas de ça, est-ce une raison pour lui proposer de la parfumerie médiocre sous prétexte qu’il ne s’en rendra pas compte ?»

Scène du film Moderato cantabile, 1960
Scène du film Moderato cantabile, 1960
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