[Les Néo-Chypres – E05] Chyprissime, Mugler – Le Minimaliste

L’ANNÉE DERNIÈRE, MUGLER LANÇAIT ENFIN EN FRANCE SA NOUVELLE COLLECTION TRÈS EXCLUSIVE. Le pitch : réinterpréter de façon moderne et à coups d’accords inédits et de contrastes osés les grandes familles et « les grands thèmes de la parfumerie » . Du chypre au musc en passant par la fougère, le floral et l’oriental n’étaient pas en reste. Aux commandes de cette aventure, le duo du moment, détonnant, étonnant, et toujours prometteur : Jean-Christophe Hérault et Olivier Polge (ndlr. depuis la sortie de la gamme, Olivier Polge est devenu le parfumeur maison Chanel), parmi les parfumeurs les plus pimpants, attachants et doués de leur génération.

Chyprissime, Mugler - photo : Musque-Moi !
Chyprissime, Mugler – photo : Musque-Moi !

Très Mugler cette réinterprétation de la parfumerie traditionnelle ? Si on considère la réinterprétation maximaliste et contemporaine de la Cologne de Mugler comme l’ancêtre de cette nouvelle collection, on peut s’attendre à de belles choses. Mais intéressons-nous ici au sujet qui nous importe : que vaut le chypre de cette série ? Est-il a la hauteur de la modernité qu’il prétend ? Trahit-il cette famille mythique de la parfumerie ?

Chyprissime est intrigant ! D’abord par son nom, promesse d’extrême, ensuite par le travail olfactif qu’il propose autour de cette famille la plus complexe en réussissant à l’intégrer dans la parfumerie moderne en le déstructurant et le ciselant. Cette création a d’ailleurs été nommé au Prix de l’Olfactorama 2016 dans la catégorie « Virtuosité ».

Au centre de Chyprissime, un accord moussu vient remplacer le véritable absolue de mousse de chêne naturel en jouant à la fois sur les accents sombres, poussiéreux et humiques de cette matière mythique. Faisant ainsi office de pivot central, cet accord est principalement porté par le patchouli ; déjà l’une des matières principale du chypre, il partage en plus plusieurs particularités olfactives avec la mousse de chêne. Là ou le Chypre Mousse d’Oriza Legrand va trop loin dans le dosage de cet accord en overdose et en solinote, allant jusqu’au point du déséquilibre et pire, de écœurement, Chyprissime en fait sa colonne vertébrale tout en la poussant à l’extrême, comme dans les plus beaux chypres historiques à l’image du Chypre de Coty. Ensuite, il cisèle autour un chapelet de notes pour envelopper cette mousse bâtisseuse d’un scintillement épurant le parfum en lui apportant une transparence nécessaire pour créer un contraste. Comme dans un tableau abstrait, juxtaposant formes et couleurs simples pour créer une complexité réfléchie, il dessine un clair/obscur propre aux chypres. Il se fait à la fois fourrure et diamants. Un accord cristallin fait de poire et d’agrumes juteux effeuille peu à peu une rose transparente et quelques clochettes de muguet. Ce départ esquisse une cologne classique et fine, à peine aromatique et chyprée à la manière d’une Eau Sauvage, et où le fruit qui rayonne laisse apercevoir un Diorella ou d’autre chypres à la façon Roudnitska. Un jasmin éclaire la scène improbable qui va se dérouler ensuite.

Frantisek Kupka, "Le disque blanc"
Frantisek Kupka, « Le disque blanc »

Pour twister le chypre, le génie des deux parfumeurs aura été non pas d’y inclure de la poire, mais plutôt de s’intéresser à la facette iodée et marine de la mousse de chêne, rarement décrite et souvent sciemment oubliée ou évincée. C’est moins vendeur en grand public ! Il ne faut pas oublier que le lichen dont est extrait cette matière de parfumerie est une symbiose entre un champignon et une algue vivant ensemble sur du bois ; c’est pourquoi on retrouve dans la mousse de chêne des notes propres à ces trois constituants. Une trace saline, d’algues et de sable, d’embruns marins et de vents tourmentés traverse le parfum. En faisant ricocher sur cette aspect marin – mais pas aquatique – toutes les notes boisée sèches et minérales du patchouli, de la mousse, des muscs et du vétiver, Chyprissime s’assèche avec finesse et élégance. Une dimension saline faisant presque écho à une matière oubliée des chypres et fantôme de la parfumerie : l’ambre gris.

Arbre des filiations de Chyprissime, Mugler
Arbre des filiations de Chyprissime, Mugler

Éclatant, juteux, transparent, profond, facetté, texturé, évocateur… Chyprissime est d’une simplicité déconcertante à porter, sans pour autant laisser de côté une élégance et une sophistication propres à ses ancêtres et à la famille à laquelle il appartient. Avec son patchouli moderne, sec et minéral, musqué et diffusif, sa rose oxydée presque soufrée, son vétiver apparent à la manière de Mitsouko, sa note marine et sa pomme absolument pas sucrée, ses notes relèvent plus d’une parfumerie de niche expérimentale que d’une collection exclusive hommage à la créativité osée et hors-normes de la marque Mugler. Seuls le parti pris de s’attaquer à une famille délaissée et la réinterprétation loin des néo-chypres actuels l’évoquent.

Mugler ? Pas sûr. Chypré ? Ça, c’est certain !

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Pour retrouver l’ensemble des articles de la série de l’été consacrée aux néo-chypres :

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