[Les Néo-Chypres – E03] Timbuktu, L’Artisan Parfumeur – L’Archaïque

BERTRAND DUCHAUFOUR CREE EN 2004 TIMBUKTU pour la très belle série des « Odeurs volées d’un parfumeur en Voyage » de l’Artisan Parfumeur. Il souhaite rendre hommage à l’Afrique et plus particulièrement au peuple malien en s’inspirant de son rituel du wusulan. Mais avec Timbuktu, le parfumeur va plus loin et propose une interprétation brute et terrestre du chypre qui s’inscrit particulièrement bien dans la parfumerie moderne. Vous ne vous attendiez pas à trouver Timbuktu dans cette série de l’été ? Alors laissez-moi vous expliquer pourquoi il y a toute sa place.

timbuktu_pngLe wusulan, dont s’est inspiré le parfumeur, est un rituel malien servant à se parfumer (et plus précisément pour séduire !)  en s’enfumant les habits et le corps, jusque dans les recoins les plus intimes, de volutes de résines, d’épices et de bois brûlés. Evocation de la forme la plus ancienne et sacrée du parfum, mêlée à une utilisation profane et charnelle, Bertrand Duchaufour parcours un territoire qui lui est cher et sur lequel on l’a vu plusieurs fois s’exprimer : l’encens. Pourtant, il propose ici un parfum bien différent de tout ce qu’il a pu faire auparavant et de tout ce qu’il créera par la suite. Timbuktu est parmi ses créations l’une des plus sombres, mystérieuses et complexes. Gothique ? Impressioniste ? Orientaliste ? Difficile à dire. Reposant sur un vétiver terreux et aigre, ancré dans un patchouli à la fois cacaoté, liquoreux et minéral, il développe une importante structure boisée. Ces deux bêtes végétales, à la noirceur exacerbée par l’encens et les notes résineuses et fumées, s’enlacent autour d’une note moussue et champignonneuse de terre humide avant de crépiter au son des résines brulantes qui bâtent un rythme langoureux au cœur d’une savane en feu, entre érotisme et sacré.

Patchouli, vétiver, aspect moussu, résines, notes cuirées… Parfum sombre, minéral et humide, à la raideur altière, à l’opulence maitrisée et à la sensualité réfléchie… N’avons-nous pas ici ce qui s’apparenterait à un chypre ? Clairement oui !

C’est Denyse Beaulieu, alias Grain de Musc, qui a remarqué que cette création de Bertrand Duchaufour, souvent classée dans la famille des boisés, s’inscrivait parfaitement dans la grande lignée des chypres. « C’est en portant en parallèle Mitsouko et Timbuktu que j’ai compris que ce dernier était un chypre, intuition plus tard confirmée par Bertrand Duchaufour » confie t’elle avant d’ajouter : « pour moi, la structure du chypre est celle d’une rondeur tenue par une verticalité, une sorte de corset, ancrée dans une tonalité sombre – terre, bois, humus… Or l’ingrédient le plus vertical, c’est ce vétiver qui traverse à la fois Mitsouko et Timbuktu. Que je n’ai repéré dans le premier qu’en portant le second« .

savane en feu
Savane en feu

Cet héritage chypré se confirme par ce que lui raconte Dominique Ropion, parfumeur chez IFF, au sujet d’une recherche qu’il a mené sur le wusulan. « J’y ai retrouvé l’odeur d’anciens chypres verts cuirés comme Bandit, Miss Dior ou Cabochard… » lui confie-il pour le magazine Citizen K (N°76 Automne 2015). En effet, dans les préparations servant à être brûlées lors du wusulan étaient rajoutés des parfums moyen-orientaux ou occidentaux. Denyse Beaulieu rajoute d’ailleurs dans son article que « parmi les parfums occidentaux les plus souvent incorporés au wusulan figure précisément un chypre cuiré des années 1950 : Ramage de Bourjois, signé en 1951 par Ernest Beaux, nez du N°5″. On ne peut qu’acquiescer cette filiation aux grands chypres en suivant l’évolution de Timbuktu sur peau au fil des heures.

Timbuktu offre une certaine originalité dans sa construction : sa tête est presque inexistante. Il s’ouvre sur une note aromatique un peu verte, épicée et indistincte (la marque cite la mangue) qui laisse entrevoir les rouages qui se mettent en place dans les arcanes du parfum. Évoquant L’Eau du Navigateur (un parfum de l’Artisan Parfumeur, chypré lui aussi) par son aspect médicinal rappelant une décoction de plantes mêlées de vapeurs alcoolisées, voire même madérisées. Brut et sans fioriture, il va à l’essentiel et semble construit par aplats ou par collages. Le patchouli est massif, et orné de cette note aromatique et verte un peu madérisée il laisse apercevoir Patchouli Absolu de Tom Ford qui sortira en 2014. Une légère note florale habille le cœur pour donner au parfum le minimum de souplesse et pour lier les notes boisées. Dans Timbuktu seule la quintessence du chypre semble avoir été gardée. Sa carcasse sauvage et indomptable est mise a nu et exacerbée. Il est animal au sens propre, comme au figuré ; il déchaine les passions les plus bestiales, les tentations les plus brûlantes. C’est un philtre d’amour, une bombe de désirs ardents, ne vous y frottez pas. Rarement le chypre s’était autant dévergondé !

tissus bogolan
Tissu Bogolan du Mali

Si l’on a bien compris à présent toute sa dimension chyprée, qu’a t’il de « néo » ce chypre pourtant parfaitement ancré dans la forme la plus archaïque du genre ?

Si Coco Mademoiselle et Idylle représentent bien une certaine modernisation de l’accord chypré comme on a pu le voir dans les épisodes précédents, il faut replacer Timbuktu dans le contexte de la parfumerie de niche du XXIème siècle pour comprendre sa modernité qui ne se ressent pas au premier abord sur le plan olfactif. Si la modernité en parfumerie grand public se caractérise par des accords calibrés et lissés, allégés et clairs, surtout , la parfumerie de niche, quant à elle, se cherche dans des horizons plus artistiques relevant parfois de l’expérimental. Accords fondés sur des déséquilibres maitrisés, des contrastes poussés à l’extrême ou au parti pris affirmé voire choquant, Timbuktu fait partie de cette parfumerie confidentielle qui surprend tant elle s’affranchie des codes de la parfumerie grand publique ou classique. On ne sait pas si le parfum est équilibré, réellement beau ou tirant sa beauté d’une certaine laideur qui lui donne un charme incontestable. Car sa construction réside dans les notes les plus compliquées du chypre, et souvent rebutantes pour le commun des mortels.

Un néo-chypre archaïque, dont la construction puise sa source aux origines même du chypre mais qui s’inscrit clairement dans les codes actuels d’une parfumerie libre et décomplexée, inventive et osée.

Une relecture en forme d’hommage qui prouve finalement que l’accord chypré traditionnel, même le plus primitif soit-il, apparaît indémodable voire même résolument moderne. De la grande parfumerie !

arbre timbuktu
Arbre des filiations de Timbuktu

— –

Pour retrouver l’ensemble des articles de la série de l’été consacrée aux néo-chypres :

 

 

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s