[Série de l’été] Du Chypre aux Néo-Chypres, histoire d’une descendance.

LE CHYPRE est sans aucun doute l’une des compositions les plus complexes, dramatiques et mystérieuses qu’a pu offrir la parfumerie. Depuis le Chypre de Coty, la famille éponyme n’aura eu de cesse d’évoluer et de s’adapter aux époques, et ce jusqu’à nos jours. Non sans peines ! Aujourd’hui, les « néo-chypres » ont fait leur apparition et se sont installés dans les rayons des parfumeries depuis environs quinze ans. Vous en aurez sans doute entendu parler, ou croisé cette appellation quelque part dans les blogs ou les sites spécialisés. Mais qui sont-ils ? Qu’ont-ils de différents avec les chypres classiques ? Sont-ils fidèles à leurs ancêtres ou est-ce simplement une usurpation de cette appellation mythique ? La parfumerie change, évolue ; c’est une dynamique naturelle et positive. Mais les abus de langage et les argumentaires marketing autocentrés peuvent causer un certain fouillis dans tout cela. Pour ne plus se tromper, comprendre la parfumerie et aiguiser son esprit critique, plein feux aujourd’hui sur les néo-chypres.

Le chypre, souverain de la parfumerie d’hier

Après le succès commercial du Chypre de Coty, nombreuses maisons de parfum lancent le leur. Soit sous le même nom, auquel se joint parfois un adjectif (Chypre de Paris, Guerlain 1909), soit caché sous un nom moins évocateur. D’abord de facture très authentique et fidèle au chef de file, boisé et floral, le chypre prend très vite des accents fruités avec Mitsouko de Guerlain, Que-sais-je ? de Jean Patou, puis Femme de Rochas. Une note accessoire qui lui ira toujours très bien cent ans plus tard comme le prouve par exemple La Panthère de Cartier. Puis il se fait plus vert (Vent Vert, Givenchy III, Miss Dior, Y) ou bien s’affirme dans la floralité (Parure, Aromatics Elixir, 1000, Parfum de Peau). Les années passent et il se cuire (Cabochard) et tente même, grâce à ses notes animales, de se faufiler dans les rayons masculins (Bel Ami, Kouros) sans jamais vraiment réussir à s’y imposer autrement qu’en s’entichant de corbeilles d’agrumes et d’aromates savonneux en donnant naissance aux Eaux Fraiches. Ces dernières sont le mix parfait entre l’eau de Cologne et le chypre, ingénieuse formule maitrisée à la perfection par Edmond Roudnitska, reposant sur un équilibre délicat faisant toute la typicité d’Eau Sauvage par exemple.

chypres

Après plusieurs décennies, la SFP (Société Française des Parfumeurs) retiendra 4 ingrédients principaux qui serviront de base fondamentale pour pouvoir appeler un chypre un chypre : bergamote, patchouli, ciste labdanum et mousse de chêne (on cite aussi parfois le vétiver).

Il fut une époque où, même si un parfum n’était pas revendiqué comme étant un chypre, son ossature répondait cependant au schéma communément définit comme tel. On peut le remarquer jusque dans le fond de certains parfums floraux aldéhydés (Calèche, Rive Gauche). Tic de parfumeur ou structure n’ayant plus à faire ses preuves esthétiquement parlant ? Il faut dire que ce squelette raide et boisé, où la résine fait office de mortier et les notes animales de piment, est particulièrement efficace pour faire se tenir un parfum, lui conférer tenue, sillage et allure. Si bien que la SFP recense actuellement jusqu’à 6 sous familles : chypre fruité, chypre floral aldéhydé, chypre aromatique, chypre cuir, chypre vert et chypre floral. Mais toute cette expansion prolifique autour d’un même thème était sans compter qu’un jour la législation remettrait en cause l’avenir du chypre.

L’évolution permet l’adaptation aux contraintes, et donne naissance à des choses bonnes comme moins glorieuses. C’est aussi valable en parfumerie. Avec la sévère limitation de l’absolue de mousse de chêne pour des raisons sanitaires, c’est la construction classique de l’accord chypré, dans lequel cet extrait de mousse a été élevé comme clé de voûte, qui en est principalement victime.

Si conserver le patrimoine olfactif déjà établi en préservant les références existantes des reformulations maladroites et peu consciencieuses est difficile, réinventer le chypre et le projeter dans le futur devient alors un pari fou ! Depuis l’interdiction de la mousse de chêne, composante essentielle et mythique de cette structure bien particulière, les parfumeurs semblent avoir essayé de faire preuve de la plus grande inventivité pour détourner cette contrainte. Suite à cela, on peut faire un constat comme suit :

  • Il y a ceux qui suivent le schéma type et essaient de remplacer la mousse de chêne par des équivalents (des recompositions artificielles par exemple) pour se rapprocher le plus fidèlement possible de la formule originale et définie par les conservateurs de la parfumerie classique.
  • Il y a ceux qui ne voient pas une définition précise et fixe, couchée sur papier suivant une liste d’ingrédients définis, pour gagner l’appellation de « chypre », mais plutôt une composition qui répond à des codes esthétiques et des sensations (un départ frais et floral allié à un fond sombre, moussu et structurant, boisé et terreux, imposant un contraste nerveux à chacun des stade d’évolution).

La mousse de chêne ne fait pas le chypre

Il n’y a pas une meilleure façon que l’autre de procéder. Les deux cheminements sont différents. La seconde, semblable à un challenge, a cependant l’avantage d’ouvrir le champ des possibles et de rendre la création plus intéressante au nez du parfumeur, mais enfin et surtout de l’intellectualiser. C’est ce genre de façon de procéder qui traduit l’aspect artistique de la création en parfumerie. Quoiqu’il en soit, le mode de raisonnement de ce second point rend compte que ce n’est pas la mousse de chêne qui fait le chypre. C’est plutôt un effet olfactif général, découlant effectivement en partie de cette dernière mais principalement caractérisée par l’alliance de deux opposés créant cette typicité. Un fond dense, boisé et minéral, austère et sauvage un peu rustre, monte à la verticale dans la structure du parfum et rejoint un départ éclairci de notes vertes et fraiches souvent assoupli de notes florales. On finit par en tirer un « schéma type » enfermant le chypre dans une définition caricaturale semblant parfaitement lui convenir pendant plusieurs décennies. Initialement, la force du chypre était de composer avec les aspérités de chaque matière première, et non pas que de la mousse de chêne, pour s’en servir comme d’une caisse de résonance et construire un accord fort et de caractère. Ce qui en a fait l’une des familles les plus difficiles à appréhender de la parfumerie, mais de ce fait l’une des plus élégantes et intellectuelles de par son apparence dure et sans compromis. C’est de tout cela dont on tient compte lorsque l’on parle d’un chypre traditionnel.

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C’est principalement en suivant la seconde option, visant à faire un chypre sans mousse de chêne, que l’on a vu apparaître une nouvelle « famille » : les néo-chypres. Si l’accord accessoire entourant la structure chyprisante n’a cessé de se moderniser avec le temps et de suivre les tendances, comme le prouve déjà l’accord fruité lacté résolument dans l’air du temps de Gucci Rush en 1999, il faudra attendre le nouveau millénaire et le lancement de Coco Mademoiselle en 2001 pour voir apparaitre un re-travail en profondeur de l’accord chypré jusque dans ses matières premières emblématiques. Cette famille des néo-chypres regroupe d’un côté les chypres modernes reprenant le volume et l’aspect général propres aux chypres traditionnels, comme dans le très réussi 31 Rue Cambon chez Chanel par exemple pour lequel Jacques Polge avoue s’être plié au défi de le composer sans mousse de chêne. Mais aussi les néo-chypres futuristes, dans lesquels ne plane plus qu’un vague fantôme de leur ancêtre, noyé dans une soupe de notes adaptées au marché actuel qui réclame des jus toujours plus lissés et calibrés, antithèse de ce qu’est olfactivement le chypre. De ce dernier, les néo chypres n’ont plus qu’une vague sensation boisée un peu sèche sous un tas de fleurs et de notes plus fraîches. Toujours dans un souci d’amincissement des notes clivantes et communément admises comme étant « pas faciles », un patchouli anorexique a pris la place de son ancêtre sombre et liquoreux, et se retrouve couplé à des fleurs shampouineuses et aquatiques qui remplacent les notes hespéridées. Tel est le nouvel ADN de cette nouvelle génération imposteur.

Beaucoup ont baissé les bras de croire aux grands chypres traditionnels et à leur réinterprétation en se privant de mousse de chêne. D’autres ont profité de leur popularité et de l’aspect mythique de cet accord pour en faire un argument de vente ou un gage de qualité et de distinction. Mais c’est un peu comme la cocarde « médaille d’or au concours X » sur les bouteilles de vin : ça fait « bien ». Juste « bien ».

Si l’absence d’intérêt pour le chypre de la part du consommateur moderne face aux blockbusters hyper-médiatisés et plus en phase avec les goûts actuels a ralenti son développement, les reformulations remettent en cause quant à elles leur conservation sur le long terme au sein des catalogues des marques. Le nombre de nouveautés entrant dans la famille des chyprés a d’abord diminué après une apogée dans les années soixante. Puis ce sont certains grands classiques du genre qui ont eu de la peine à survivre au temps ; les reformulations successives remettant en cause leur conservation. Contraintes techniques et phénomène de mode, le chypre n’a plus le vent en poupe dans la parfumerie actuelle. Trop de personnalité ? Identité trop marqué ? Depuis de nombreuses années les marques le délaissent au profit de jus-jetables suivant des modèles moins élaborés, moins sophistiqués, à l’image du classique bouquet floral qui a déserté les rayons depuis bien des années.

Tour d’horizon de ces néo-chypres à retenir, marquants, brillants, intrigants…

Quoiqu’il en soit, même si le néo-chypre se pare dorénavant de tous les codes, caprices et manies de la parfumerie moderne, allant flirter avec les floraux aquatiques (Coco Mademoiselle, Chanel) ou les fruités sucrés (Mon Paris, Yves Saint Laurent), il reste des références qui sont loin de faire honte à leurs ancêtres et font évoluer cette branche généalogique vers des territoires modernes intéressants et parfois même déjà emblématiques.

Pour retrouver l’ensemble des articles de la série de l’été consacrée aux néo-chypres :

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3 réflexions sur “[Série de l’été] Du Chypre aux Néo-Chypres, histoire d’une descendance.

  1. Belle Analyse de cette famille compliquée et jolis détours par un peu de théorie de formulation. Pleins de réflexions profondes et celle sur la mousse de chêne (MdC) m’a inspiré une pensée.

    En tant que qu’apprenti parfumeur, nous ne sommes pas spécialement encouragé pour utiliser la MdC, cette matière dangereuse, colorante, pas spécialement propre et avec autant de variations olfactives. Elle représente tout le contraire de la parfumerie aseptisé et réglementé que prêche le principe de précaution et de standardisation si cher á l’industrie moderne. Je me demande si la nouvelle génération donnera autant d’importance á cette matière mythique qui auparavant était essentielle. C’est probablement l’innovation technique qui la fera renaitre de ses cendres, car á présent, on peut se procurer de bonnes qualités IFRA. Les premiers essais ayant probablement été désastreux…

    Son utilisation a dû aussi considérablement baisser, depuis que les analyses chromatos sont considérées comme la sainte vérité, la MdC étant extrêmement difficile á observer. Du coup on ne le retrouve pas toujours sur les formules types et donc seuls les parfumeurs connaissant bien cette matière sauront l’ajouter, tandis que nous autres, nous continuerons notre twist ou réduction de prix avec toutes les molécules facilement observables, mais sans la MdC…

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