Muguet Porcelaine, Hermès – Muguet fluorescent

MUGUET PORCELAINE, le treizième chapitre des Hermessences, a sonné aux oreilles des passionnés de parfum comme un nouvel hommage de Jean-Claude Ellena à son maître spirituel, Edmond Roudnitska. Son tant admiré Diorissimo (1956), est sans nul doute le plus beau muguet de la parfumerie. La barre était haute, mais seul le parfumeur maison d’Hermès pouvait se permettre d’aller tutoyer l’un des chefs d’œuvre de son illustre mentor. Pari réussi ?Muguet P

« Je me suis plongé dans son parfum, à en oublier les autres sens, afin de restituer la beauté et la souple volupté de cette fleur fragile comme la porcelaine » nous dit son créateur. A n’en point douter, Muguet Porcelaine est bien un muguet littéral et fidèle à la fleur fraiche. Pas de traitement d’abstraction ou fantaisiste à la manière de l’Eau de Narcisse Bleu par exemple. On y sent la naturalité de la clochette, d’un blanc laiteux et humide, contrastant avec les accents naturellement plus sombres et suffocants du muguet. De l’animalité des fleurs au vert grinçant des feuilles, les odeurs de végétation moite, d’humus amer et de fleurs indolées se mêlent au candide parfum rosé et acidulé du muguet, presque cosmétique et crémeux.

Muguet Porcelaine 2
Muguet Porcelaine, Hermès – Photo : Musque-Moi

Il semblerait que Muguet Porcelaine divise. Et pour cause ! Premièrement, auprès des novices, le muguet souffre d’une étiquette « parfum pour toilettes » et d’un rejet quasi systématique ; la faute à son utilisation massive dans ces produits depuis des dizaines d’années et qui ont fini par avoir sa peau. Un cliché à la peau dure et qui ne semble pas prêt de s’oublier. Deuxièmement, la sempiternelle comparaison à Diorissimo par les connaisseurs. Evidente, naturelle, mais à savoir mettre de côté pour pouvoir apprécier à sa juste valeur et objectivement tout autre soliflore muguet. Une référence doit permettre la comparaison et la compréhension sur un plan artistique, sans enfermer la critique dans une vision passéiste bornée et stérile.

Ce qui pose le plus problème dans Muguet Porcelaine ne se situe pourtant pas là semble-t-il. Plutôt dans le choix de notes clivantes mises en contraste : un fruit inattendu et mal aimé en parfumerie, et une note animale affirmée. Deux aspects en apparences inenvisageables dans un même accord, mais pourtant deux composantes liés par un seul et même point de départ : le muguet.

Le parfum du muguet est une alliance délicate de notes citronnelles, rosées, vertes et fruitées (le plus souvent poire). Dans Muguet Porcelaine, Jean-Claude Ellena a voulu amplifier l’aspect vert pour laisser dans le bouquet de clochettes une place de choix aux feuilles vertes qui les protègent. Pour ce faire, il a accentué en parallèle l’aspect fruité et aquatique en choisissant une originale note de melon. Une note chère à Edmond Roudnitska également, que l’on retrouve entre autre dans Le Parfum de Thérèse et Diorella où le fruit joue avec le jasmin pour le rendre juteux et ensoleillé. Ici vert et aquatique, presque pastèque, le melon se fait plus jaune que sucré et flirt avec des aspects ‘concombre’ et métalliques qui piquent sur la langue. Il se retrouve projeté en avant par les aspects banane et verni à ongle que peuvent avoir naturellement les fleurs blanches comme le muguet ou le jasmin. Note sur le fil en parfumerie car souvent jugée trop synthétique, le melon l’est plus que jamais ici mais son choix est parfaitement justifié et maitrisé. Pétillant, radieux, cet éclat lumineux modernise la plus classique des fleurs dans un twist audacieux qui en laisse plus d’un sur le carreau.

La note animale, quant à elle, est plus en arrière plan mais parait évidente une fois qu’on en a découvert l’existence. Aux indoles, note râpeuse et ammoniaquée naturellement présente dans les fleurs blanches et qui leur confère leur aspect animal, vient s’ajouter une trace laiteuse et ronronnante, non moins généreuse, de ce qui s’apparenterait être une civette. Moelleuse, fécale et légèrement salée, cette vapeur animale, qui se distille dans le bouquet et qui se mélange à des notes terreuses et humides, fait tressaillir les  clochettes comme les narines. Végétal teinté d’une animalité sombre qui se confit et s’épaissit pour brouilles les pistes en se mêlant au fruit précédemment évoqué, cet aspect n’est pas sans rappeler, dans une version plus florales et fraiche, Le Parfum de Thérèse.

Muguet Porcelaine 1
Muguet Porcelaine, Hermès – Photo : Musque-Moi

Ces deux composantes, rejoignant l’accord muguet central, ont une personnalité forte et expliquent bien le clivage qui s’opère sur Muguet Porcelaine auprès des connaisseurs. Mais attardez-vous dessus attentivement, tentez d’y saisir le fantôme de Diorissimo tout en vous détachant de ce dernier ; oui, là… cet accord muguet que Jean-Claude Ellena semble avoir décortiqué et connaitre sur le bout des doigts. Certes, il est habillé de vêtements modernes, aux coupes audacieuses et aux matières inattendues. Mais c’est bien ça qui est intéressant non ? Quel aurait été l’intérêt de se retrouver avec une copie ? Avec un pale muguet traité de façon naturaliste ou perdu dans une mise en scène abracadabrantesque ? Ici les traits sont clairs, directs, fins et précis. Les projecteurs sont pointés sur l’acteur principal, le muguet, et éclairent tour à tour les pas qu’il fait sur la scène pour révéler tous ses secrets. Il déclame ses notes une à une, joue, surjoue et se met en scène. Il farde ses feuilles et ourle ses pétales de couleurs fluorescentes. Il parle de la rosée du matin, de la terre fraiche du jardin, des rayons éclatants du soleil et de l’haleine sucrée et animale de la forêt. Dans un chant cristallin et pur, sur une note prédominante jouée en Hédione(*) majeure, il assure pendant des heures le spectacle dans un trémolo de vert fruité et de fleurs salies, avant de s’essouffler peu à peu et de quitter la scène dans un ultime souffle fleuri.

Muguet Porcelaine est une écriture intelligente et moderne du muguet qui peut surprendre ou décevoir, mais où l’exécution et l’audace sont tout de même à saluer. Quitte à choisir l’une des fleurs qui souffre de la plus mauvaise réputation en parfumerie, autant pousser son travail à l’extrème puisque plus rien n’est à perdre.


(*) L’Hédione, ou Dihydrojasmonate de Méthyle, est une molécule de synthèse à l’odeur florale et fraiche de jasmin, de thé et d’agrume doux, s’employant en très grandes quantités dans la parfumerie actuelle pour son pouvoir lumineux, liant et pour son pouvoir expansif qu’il donne aux compositions florales notamment, comme une injection d’air pour repulper les notes fleuries.

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Une réflexion sur “Muguet Porcelaine, Hermès – Muguet fluorescent

  1. Hello
    J’ai en effet trouvé un effet -non pas aquatique- mais humide. Du coup, quand tu me parlais de note fruitée, c’est sûrement ce que j’ai ressenti comme le contour humide qui vient se poser sur le muguet, un muguet plus en fin de vie que bourgeon, je trouve.
    La note indolée, oui, je la sens bien. Je suppose que c’est vraiment cette molécule qui fait le lien entre muguet et jasmin.

    thanx for cet article

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