Body Kouros, Yves Saint Laurent – La bête façon XXIème siècle

APRÈS AVOIR PARLÉ DU MONSTRE, dans tous les sens du termes, qu’est Kouros, il me paraissait inévitable de vous parler de Body Kouros, son demi-frère.

body kourosDes générations ont passé, et avec elles l’audace des jus des années 80. Nous sommes en 2000, presque vingt ans après Kouros (à un an près !), et on ne se doute pas que cette uniformisation ira encore plus loin. Des odeurs plus gustatives ont alors fait leur entrée dans la palette des parfumeurs depuis une dizaine d’années. Depuis Angel, la praline côtoie le patchouli et on est encore loin du « pur sucre » qui arrivera d’ici dix ans. Dans la lignée de ces gourmands précurseurs, Body Kouros est l’un des chefs de file. Il a aussi l’audace de se placer dans le rayon masculin, terrain hostile à toute divagation de la bonne vieille fougère à papa et bien plus encore à l’utilisation de notes relatives à la parfumerie féminine.

Et pourtant ! S’il semble plutôt bien s’intégrer dans ce rayon, calé entre Jazz, Rive Gauche pour Homme et son grand frère Kouros, références du genre fougère, c’est qu’il n’est pas étranger à cette famille. En effet, c’est avec Le Mâle de Jean-Paul Gautier, en 1995, que la fougère commence à prendre la tangente vers des contrées plus orientalisantes. En 1996, avec A*Men, on passe la cap du sucre dans les flacons masculins, toujours avec l’éternel accord lavande/patchouli-tonka histoire de ne pas trop dépayser. Actuellement, avec un peu de recul, on ne sait d’ailleurs plus trop où l’on doit vraiment ranger Le Mâle : plutôt avec les orientaux, ou bien avec les fougères ? Après tout peu importe, car c’est justement là la magie de la parfumerie : twister les familles en passant de l’une à l’autre en sur-dosant ou en supprimant une matière. Les plus grands parfums sont finalement ceux qui savent semer ce trouble.

body-kouros-yves-saint-laurent-2000Body Kouros est de ce genre : partant d’une fougère à laquelle on aurait coupé la tête, les notes baumées du fond se seraient révélées et déployées naturellement au point de la transformer en un oriental. Les restes camphrées et lavandées qui éclatent à la vaporisation laissent planer un soupçon de doute. Tout comme la mousse humide et minérale du fond, qui se love dans ce coussin de tonka généreusement amandée et soyeuse réchauffée de benjoin et de muscs blancs. Avec Opium pour Homme, Yves Saint Laurent s’était déjà aventuré sur le terrain de l’oriental. Avec Body Kouros, la maison y revient mais s’attaque maintenant aux notes gourmandes. Et c’est bien sûr Annick Menardo, qui maitrise le twist gourmand à la perfection, qui a su le mieux répondre au brief et ravir l’attente des chefs de produit. Body Kouros s’inscrit parfaitement dans une tendance que la parfumeuse de Firmenich a amorcée des années plus tôt, avec Lolita Lempicka et Lolita Lempicka au Masculin. On retrouve d’ailleurs dans Body Kouros une légère note anisée qui n’est pas sans rappeler la réglisse de ceux-ci. De la gourmandise, mais pas trop. A bon escient, le benjoin est caramélisé de quelques notes de sirop d’érable. La tonka moelleuse et musquée, fumée d’un cuir souple et addictif, n’est pas sans rappeler Bvlgari Black (1995). La note de pomme râpeuse et sèche, donnée par le Verdox (une molécule de parfumerie), n’est pas sans rappeler Boss Bottled et sa pomme caramélisée. Dès l’ouverture, c’est une vague de d’aromates et de cuir souple et salé qui s’embrase sur la peau ; peut être seuls vestige du Kouros. Les notes d’amande amère, presque cerise, provoquent l’addiction, donnent à la fragrance toute sa dimension poudrée et enveloppante, et font un clin d’œil à Hypnotic Poison, également signé Annick Menardo.

Véritable bombe de sensualité, élixir de désir et concentré du génie d’Annick Menardo, Body Kouros intime une chaleur de bien être et de réconfort autant qu’il trouble. Rares sont ceux qui restent insensibles à son envoutant sillage amandé et boisé, et je connais peu de gens qui ne l’ont pas aimé ou l’ont trouvé repoussant. Il fait l’unanimité, au masculin comme au féminin. C’est finalement ce que doit être le kouros, cette statut grecque de la masculinité : un idéal masculin universel. Et cet idéal évoluant avec les époques, il aura fallu revoir celui de 1981 pour le faire entrer dans le nouveau millénaire. En résulte un flanker complètement décalé de l’original comme le sera Black Opium avec l’autre succès de la maison, cependant moins gâté sur le plan de l’originalité comme sur le plan de la qualité olfactive.

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Kouros du XXIème siècle ? – Image tirée de « We are your friends »

Dans le vestiaire masculin Saint Laurent de la fin des années 90, Hedi Slimane cintre, colle le tissu au corps, structure les coupes, joue sur les codes androgynes et ne cesse de rendre le pantalon toujours plus étroit. L’idole grecque a bien changé, il a fallu la conjuguer au XXIème siècle. Évolution des mœurs, des goût, du rapport à la sexualité et du standard de beauté… ça peut encore sentir la poudre blanche, une certaine idée de la peau, mais c’est sur une musique techno métallique et binaire que les corps s’échauffent. Rythmés en saccades dans un décors design et soigné, sur fond de verni, de colle, de plastique et d’alcools forts, les étreintes ne sont pas plus dissimulées mais tout est bien plus aseptisé. Même les orientaux les plus enveloppants doivent être contenus et corsetés. Alors imaginez le pauvre Kouros… Si vingt ans plus tôt la lavande, l’estragon et les notes savonneuses dessinaient des poils et bien pire quand la civette s’en mêlait, ici le torse glabre et bronzé de l’oriental metrosexualisé est bodybuildé à la perfection de muscs calculés, et est rendu charismatique par quelques bois blonds d’une minceur attendue. Heureusement, Body Kouros a encore un cerveau et sait se démarquer. Il a ce truc qui le rend inoubliable, inimitable et vous en rend dépendant. Mais déjà il sent ces années là, celles qui débutent seulement et amorcent déjà un tournant dans la parfumerie. Il se sent déjà faiblir…

L’erreur qu’a sans doute fait la marque est d’avoir lancé ce jus au fort potentiel comme un flanker plutôt que comme un vrai nouveau parfum. Un traitement avec moins d’attention qui aura sans doute freiné le succès que Body Kouros aurait du mériter.


Photo de couverture : image tirée du film « We are your friends »

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Une réflexion sur “Body Kouros, Yves Saint Laurent – La bête façon XXIème siècle

  1. Merci d’avoir su évoquer les qualités de ce parfum, si sous-estimé (en premier lieu, comme vous le soulignez, par YSL : quelle erreur d’en avoir fait un flanker !). Il fait assurément parti des grandes signatures olfactives de la maison et forme avec Kouros un diptyque de la masculinité.

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