Kouros, Yves Saint Laurent – L’homme e(s)t la bête…

flacon kourosKOUROS ME FASCINE DEPUIS TOUJOURS. Lorsque j’ai commencé à m’intéresser à la parfumerie et que je me suis attardé sur ce flacon aussi étrange que démodé, j’ai tout de suite été saisi à la gorge. A la fois repoussé et intrigué, je n’avais de cesse d’y retourner, la patte craintive et le spray fuyant, comme si j’avais honte de le vaporiser sur mon bras. Et pour cause !

Kouros illustre à merveille l’évolution de la parfumerie masculine, au chapitre « Années 80 » du grand livre classé à la lettre « F » comme « Fougère » allant de Fougère Royale à Sauvage. Un chapitre qui traverse les décennies et que l’on sait déchiffrer et comprendre a posteriori. D’un accord à la serpe imaginé par Paul Parquet en 1882 pour Houbigant, contenant près de 30% de coumarine, à la nouveauté masculine Dior de 2015, qui mêle au schéma type des notes boisées, ambrées et marines de façon si calibrée qu’il en ressort une soupe aussi plate qu’une mer d’huile et aussi criarde que tous les masculins qu’il copie, la fougère a été tordue dans tous les sens. Actuellement allégée en notes orientales (disparus la tonka, le patchouli et la mousse de chêne) elle gagne en diffusion, en puissance et, étonnement, en transparence. Le trait en plus droit, plus froid aussi, préfère les agrumes boostés de Calone et d’Ambroxan, aux accords traditionnels de géranium et d’œillet qui venaient porter la lavande de toute bonne fougère qui se respectait. Une lavande et un bouquet aromatique d’ailleurs aujourd’hui relégués à des pourcentages ridicules et boostés au dihydromyrcénol ; plus stable, plus puissant, plus clean… et surtout moins cher !

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La mode Saint Laurent en 1981 – fondation-pb-ysl.net

Retour aux années 80, donc. La parfumerie arrive à un point culminant de sa démesure et entame une décennie frénétique amorcée dès le milieu des années 70 en calquant son inspiration sur celle de sa demi-sœur la haute couture. « Toujours plus » c’est le leitmotiv de ces années là. Plus de couleurs, et si possible du fluo. Plus de structuré dans les vêtement et de déstructuré dans les coiffures. Excentricité, provocation… On va dans tous les sens, sans forcément chercher d’harmonie. Côté parfum, on ne tarde pas à aller dans ce sens pour trouver les jus qui colleront le mieux aux folies stylistiques et pour se faire sentir autant qu’on nous voit. C’est le retour des orientaux aux volumes de chars d’asseau. Les floraux quittent leurs bouquets traditionnels pour se parer d’épaulettes et oser les notes fruitées, les encens et les notes solaires qui sauront les rendre les plus suffocants et tarabiscotés possible. Les familles olfactives n’ont d’ailleurs plus de limites, les cases créées pour les classer précisément commencent à céder. On ne sait plus où mettre quoi : les floraux se font orientaux et ont quelques tendances chyprées, tandis que les orientaux ne se font plus vraiment ambrés mais peuvent aller se vautrer dans les épices et les fleurs… A la SFP, on a du en passer des nuits blanches !

Côté parfums masculins, la fougère, éternelle famille que les hommes se trainent comme un boulet, s’hybride aussi. Elle ratisse large et continue sa lente évolution. Elle se chyprise, se cuire, s’épice et… s’animalise. Elle ose tout ! Toujours plus !

En 1981, Yves Saint Laurent veut mettre en flacon l’odeur des draps après une nuit d’amour. C’est Pierre Bourdon qui saura le mieux ravir la demande plutôt inhabituelle faite par le grand couturier toujours plus sulfureux. Il proposera, par la même occasion, l’une des plus belles réorchestrations de la fougère, poussant à son paroxysme la virilité du plus masculin des schémas de la parfumerie au point de créer ce qui deviendra cliché du genre. Il en résulte une fougère chimérique, mi-homme, mi-bête, aux pensées inavouables portées par un apparent classicisme.

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Image du film « Paris 2014, Saint Laurent » by Paul & Emmanuel for Purple Magazine

Éclatant d’abord dans une fraicheur aromatique et savonneuse d’armoise, de lavande et d’estragon, typique de la fougère, l’accord central des plus classiques s’étire d’un bout à l’autre du parfum en se réchauffant peu à peu de tonka, de patchouli et de baumes. Il donne la ligne directrice du scénario : dans cette scène torride du lit, le protagoniste était bien un homme, un vrai ! Mais les odeurs qui restent à présent dans les draps ne permettent pas de dire s’il était seul ou accompagné, ni par qui !

Dans ce corps quelconque bouillonne pourtant un cœur démoniaque consumé par le désir a en être presque écœurant. Dans les premiers instants, l’œillet épice de son pétale piquant un miel corsé et épais qui sature le sillage d’une note puissante et intense, sucrée et suave. Au propre se mêle le sale. Le cuir, depuis le début, pulse, ardent. De l’excitation il émane une odeur de peau… de peau de bête. Une peau sous laquelle roulent des muscles comme s’y hérissent des poils. Piquante, musquée, animale, la fameuse base Animalis* enrobe Kouros dans une fourrure saline, cacaotée, maculée d’aldéhydes grinçants et suspects. Le vétiver et la mousse habillent le parfum et lui donnent quelques faux airs de chypre au masculin. Le costus, sauvage, distille les relents de ce qui a semblé être une fougueuse aventure. Le détour par la salle de bain n’aura pas suffit à masquer et gommer toute trace suspecte d’une quelconque étreinte. C’est évident : on ne peut pas cacher une bacchanale derrière une savonnette !

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Image du film « Paris 2014, Saint Laurent » by Paul & Emmanuel for Purple Magazine

Toute la dimension magistrale de ce parfum réside dans cette perspective sexuelle et animale, maitrisée et domptée, opposée au classicisme et à l’apparente propreté de la fougère. C’est en jouant sur le fil tout en restant dans le propos sans jamais tomber dans l’excès que Kouros impose, vénérable, sa carrure maintenant communément admise comme, et connotée, machiste.

Même s’il souffre maintenant d’un aspect daté et très commun, presque étiqueté « odeur de salle de bain » voire « de beauf » comme souffre Angel du même syndrôme au féminin empêchant le néophyte ainsi biaisé d’y saisir toute le génie, Kouros est sans doute l’un des plus beaux masculins de cette décennie démesurée. Pénétrant, racé, troublant, excitant, seules les années 80 pouvaient voir naitre un tel monstre olfactif. Magistral dans sa construction, osé dans son propos et marquant par son odeur, même les marques de niches actuelles ne se risqueraient probablement pas à sortir un tel parfum aujourd’hui.

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Kouros, publicité 2001

Ils sont sortis la même année :

Must de Cartier

Antaeus de Chanel

Giorgio de Giorgio Beverly Hills

White Musk de The Body Shop

Pour l’Homme de Cacharel

Ombre Rose de Jean Charles Brosseau

L’Eau d’Hadrien d’Annick Goutal


*Base Animalis : cette base (accord olfactif constitué de plusieurs matières premières) commercialisée par Synarôme, a une odeur animale, à mi-chemin entre le musc tonkin et la civette. Epicée (poivre ?) et boisées (patchouli ?) elle m’évoque une fourrure de bête sauvage. Celle d’un loup, fauve, frémissant, inquiétant. On la retrouve également en grande quantité dans Vierge et Toreros d’État Libre d’Orange.

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4 réflexions sur “Kouros, Yves Saint Laurent – L’homme e(s)t la bête…

  1. Ahhhhh ce Kouros ! On m’en a tellement parlé ! Animal pour les uns, un appel au sexe pour les autres. Je lisais les avis qui étaient tous unanimes, à la fois pour ces femmes et ces hommes qui assuraient au bord d’un orgasme « Kouros me rend fou/folle ! ». Alors je me suis dit qu’il fallait que je l’essaye, ce parfum animal, cette ode au sexe torride.
    Voilà que je m’apprête à tendre mon poignet avec frénésie, avec mon coeur qui s’oppresse limite, prêt à sentir ce chef d’oeuvre. Et là … c’est le drame. Une odeur de lessive, de propre et un fond boisé, rien d’animal. Ou alors une petite vague de prépubère qui s’apprête à enfiler son premier préservatif, et qui au final, finira son orgasme au bout de 10 secondes.
    Ce Kouros est définitivement un parfum surestimé. Il me rappelle mes sorties en boîtes de nuit, où les « kékés » s’empressaient de choper la première venue, qui ne viendra jamais finalement. Ces « kékés » qui se la jouent dur, mais qui sont incapable de donner du plaisir au lit, seulement de prendre le leur.
    Finalement, ces hommes et femmes qui sont excitées par Kouros, sont les mêmes qui sont en manque d’un père, cette éternelle reconnaissance d’un homme dur, autoritaire. Ces mêmes qui finissent dans les bras d’un macho, d’un homme qui se veut viril mais qui ne l’est pas, d’un homme qui pense qu’insulter une femme ou la frapper démontre sa puissance et la supériorité d’un homme sur une femme.
    Bref, ce Kouros n’a rien de beau, rien de subtil, rien d’excitant. Un homme qui n’en est pas un, un homme qui devrait attendre de vieillir et apprendre ce qu’est un homme, un vrai, dans toute sa splendeur.

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    1. Séparer le cliché (et les dizaines d’années qui ont mis à mal l’appréciation de ce parfum) de la construction purement technique et émotionnelle. Voilà ce qu’il faut faire pour apprécier Kouros.
      Bien sûr, en restant sur la première impression, ça sent un truc apparemment cheap, ringard, qui a mal vieillit et qui parait plus ou moins familier ou déjà senti. Normal, il a 30 ans !
      Il a eu le temps de souffrir d’une réputation construite par ceux qui l’ont porté, amoché par leur image ou la dose nucléaire utilisée, et par la descente de cette odeur dans les produits de toilette masculin déjà amorcée des années avant (mousse à raser, after shave, déo…).
      Angel a souffert du même problème, je le dis dans l’article. Pourtant il est révolutionnaire et magistral !

      Bref, quand on juge un parfum, il y a tout un contexte et une dimension temporelle à ^rendre en compte. C’est peut être ce qui t’échappe ! Et le fait est que, si, Kouros est un parfum fantastiquement bien pensé et construit, et génialissime !

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  2. Décidément, on en reparle beaucoup de ce Kouros… Un revival? Est-il temps pour lui de sortir du purgatoire ou sa trop grande vogue l’avait enfermé?Je l’espère bien. Qu’il ne soit enfin plus honteux de dire qu’on l’aime, plus honteux de le porter. Seul reproche que je lui fasse, sa diffusion excessive, gênante parfois, même pour celui qui le porte. sinon, l’aspect sale sous le propre, forcément, j’adore, c’est presque la marque de tous les grands classiques que j’aime, petit jeux hypocrite qui fait semblant de masquer les corps, le sexe, le foutre, pour mieux les exhiber…

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    1. Eh oui !
      On le voit beaucoup en ce moment sur les blogs celui-ci. J’avais un brouillon depuis longtemps, avec juste le titre, et c’est en discutant avec ce cher Marquis de Docte qui a posté son commentaire plus haut, qui voulait mon avis car les bruits de couloir au sujet de Kouros l’émoustillaient (il ne le connaissait pas encore !), que je me suis décidé.

      Je suis carrément d’accord pour la puissance. Comme des assaut à répétition, fatigants. C’est peut être ce qui a tué sa réputation, couplée à l’image du macho viril pas très fin le portant en soirée. Car pour le coup, je suis complètement d’accord sur le fait qu’il porte une réputation très ringarde.

      Je me demande tous les commentaires que l’on pourrait récolter en le faisant sentir à l’aveugle dans la rue. Ca serait une expérience intéressante à faire !

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