L’Homme Idéal, Guerlain – Demolition man

Il y a bientôt un an maintenant que le dernier grand masculin de chez Guerlain a été lancé. On en a donc entendu dessus depuis… Sur son discours, ses qualités, ses défauts, sa volonté de s’imposer comme une Petite robe Noire au masculin en surfant sur le succès de celle-ci, sa note d’amande qui plait ou non, et puis récemment l’arrivée d’une version ‘Cologne’.

L’Homme Idéal est indéniablement un masculin à la sauce Guerlain. Un Guerlain comme on l’imagine dans l’inconscient collectif. Oriental, riche, opulent, où plane l’infatigable cliché de la « guerlinade » tirée des succès comme l’Heure Bleue, Shalimar ou Jicky, puis popularisée par les Elixirs Charnels, Précieux Nectars et autres collections L’Art et La Matière. Un cliché pour en oublier finalement que la patte Guerlain se joue de manière plus subtile et complexe, par un jeu d’agrumes mêlés d’aromates naturalistes dans lesquels viennent poindre quelques notes florales, violette et rose en tête, piquées de notes animales, cuirées et baumées presque insoupçonnées au début. Plus une méthode de construction variable répondant à un aspect général signé, qu’un schéma type reprenant sempiternellement les mêmes listes d’ingrédients unanimement admis comme étant « très Guerlain« . En fait, dans l’Homme idéal, tout ça est présent, c’est ce qui est rageant, mais tout est écrasé par le bulldozer du cliché estampillé « masculin moderne ». Cet Homme élevé dans les écuries Guerlain, oriental de sang malgré lui, héritier de codes anciens, se retrouve propulsé dans ce qui représenterait pour un membre de cette dynastie centenaire le futur de la parfumerie, ce qui apparaît simplement pour nous comme la parfumerie masculine contemporaine.

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Tel un Demolition Man, grosse brute au cœur de pâte d’amande, il est contraint de s’adapter à l’époque dans laquelle il se trouve relargué en utilisant les armes de pointe qui sont de mise (bois ambrés et lavande cheap dans son cas) pour affronter ses ennemis armés jusqu’aux dents. Car dans l’Homme Idéal, même si tout n’est pas perdu, le dihydromyrcénol(*) de la tête, bien qu’atténué, et le fond massif et agressif qui manque de subtilité, font grincer les dents et couler l’encre des blogs. C’est vrai ça : pourquoi ce « bois-qui-pique »  est il si nécessaire, venant se poser comme une rayure sur le vinyle pour le faire ainsi sauter ? Certes, on est loin d’un Invictus ou d’un Armani Code, mais à tout moment, lorsque je le porte, mon nez a peur de croiser le chemin de cette abominable matière criarde, fourbe qui plus est, de peur de me prendre une décharge.

Thierry Wasser avoue être reparti de Jicky (quitte à être contraint par le marché, autant se faire plaisir !) et notamment de sa composante amandée, ainsi que d’Habit Rouge pour son contraste hespéridé/oriental. En reprenant l’amande amère de la formule originale de Jicky, extraite en fait du noyau d’un abricot, et en l’a rendant plus gourmande en accentuant les notes grillées et les notes « amaretto », il a construit un accord oriental généreux et modernisé. Cœur de la composition, cette note vanillée et gustative, plutôt inédite pour un masculin, remplace le fond tonka classique de la fougère, faisant hésiter cette dernière à devenir franchement un oriental. Au final, cette boule amandée apporte une sensation de confort, et même de réconfort, addictive. C’est avec plaisir qu’elle enveloppe et dessine sur les lèvres un sourire. En tête, des notes aromatiques de basilic, de romarin et de lavande (rendue quelque peu hurlante par le dihydromyrcénol) laisse peu à peu place à une fleur d’oranger discrète tenant compagnie à un absolu de rose plutôt inédit et jouant à cache-cache entre les notes gourmande, permettant de les rendre plus habillées et « vivables ». En fond, s’impose un vétiver, quasi monobloc, puissant et presque cuiré.

Même s’il sonne cohérent, on peut se demander si ce lancement n’aurait pas pu mériter un traitement moins banalisant. Mais le propos, sincère et séduisant à la base, se retrouve muselé, contraint de s’adapter aux diktats actuels, l’empêchant de nous raconter toutes les belles histoires qu’il aurait été prêt à nous faire vivre s’il avait été plus libre. Avoir une belle idée, ça ne suffit pas, il faut la faire vivre librement pour qu’elle s’exprime !

l'homme idéal 2Les clichés auxquels se livre la parfumerie actuelle, Guerlain n’en aurait pourtant pas besoin pour s’assurer de quoique ce soit. Le marketing devrait suffire, grâce à la renommée de la maison, à faire fonctionner un jus, même le plus original et décalé du marché soit-il. Car le risque de se plier aux tendances, c’est d’en perdre son identité. Perdre ce qui fait d’un Guerlain un Guelain : la touche habillée, chic et classique des Vétiver, Héritage et autres Habit Rouge. Leur finesse d’exécution dans la générosité de leurs matières et de leur rendu.

Sur toutes les sorties masculines de 2014, L’Homme Idéal se démarque largement et reste pour moi l’une des plus belles nouveautés et est un beau masculin moderne ; même si, bien gentil mais un peu bourrin, il me laisse un peu sur ma faim. Pourtant il m’attendrit. J’aime le porter de temps en temps, et même si les quelques lignes précédentes peuvent paraître critiques, c’est simplement par exigence. Exigence vis à vis de la maison et de son parfumeur qui, nous le savons tous, peuvent nous offrir encore bien mieux et à qui nous aurions envie de crier « Osez ! Surprenez-nous ! Lâchez-vous ! ».

Guerlain ne devrait pas suivre la parfumerie, mais la magnifier !


(*) Dihydromyrcénol : matière première de synthèse, utilisée dans les produits fonctionnels (détergeants) et surdosée dans les parfums masculins modernes (notamment les fougères et les marins) pour booster les notes hespéridées ou aromatiques (lavande surtout).

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Une réflexion sur “L’Homme Idéal, Guerlain – Demolition man

  1. Hélas, je crois que la renommée de la maison n’est pas à l’internationale telle qu’on la croit en France. Même en France, d’ailleurs, Guerlain me semble loin derrière Dior qui fait figure de bon élève pour l’actionnaire LVMH quand Guerlain la joue un peu paresseuse avec un seul classique vendable Shalimar et un seul succès moderne la Petite Robe Noire. J’aimerais caricaturer, mais je ne crois pas… Du coup, on nous recopie des stratégies Dior en déclinant le classique comme j’adore et le moderne comme Miss Dior ex chérie.

    Mais je l’aime bien aussi cet homme-là en dépit du très vilain départ tel que l’a exigé l’équipe marketing qui a du réclamer un Invictus façon Guerlain. Le coeur est magnifique, même si pas forcément mon genre. Et je prends trop de douche que pour être incommodé par le fond, en fait. Ce n’est pas un monument de subtilité et d’élégance, mais dans le genre séduisant, il fait des ravages avec son très joli et très présent sillage amandé. Tout le mal que je lui souhaite, c’est du succès même si j’ai un peu peur que la maison s’enferme dans le style gourmandise orientalisante si ça marche, alors que lsa paletteest bien plus riche que ça.

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