De la nécessité de la chimie en parfumerie

Dans l’inconscient collectif, « chimie » = « mauvais ». Pourtant, la chimie est ce qui nous fait vivre (avec les principes fondamentaux de son double : la physique). Elle est à la base de tout, puisque chaque molécule qui nous constitue représente en soi une part de chimie. C’est elle qui nous soigne, nous habille, mais aussi, de façon plus primaire, c’est elle qui est à la base de nos fonctions vitales (respiration, neurotransmission, défenses immunitaires…).
Bien sûr, la chimie n’a pas que du bon. Elle peut produire les molécules les plus bénéfiques qui soient, parfois responsables des odeurs les plus agréables, comme produire les poisons les plus mortels. Comme une force indomptable, elle peut se retourner contre celui qui croit pouvoir la maitriser ; les  problèmes environnementaux en sont une preuve.

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La diabolisation de cette science dans la vie courante est une conséquence certaine d’une industrialisation massive qui a vu utiliser la chimie, la synthèse, pour produire vite et à moindre coûts depuis la seconde moitié du siècle dernier. Avec la montée d’une certaine prise de conscience de la population face aux risques sanitaires et environnementaux, la chimie a été pointée du doigt à juste titre dans certains domaines, mais en contre partie en a fait souffrir d’autres l’utilisant. Le parfum en fait partie.

Il est intéressant de voir en quoi la chimie est bénéfique à la parfumerie, c’est pourquoi je vais tenter de vous expliquer, dans les grandes lignes, comment elle a accompagné, transformé, marqué voire révolutionné cette dernière.

I- Pourquoi de la chimie dans les parfums ?

Comme je le disais dans l’article « Le client en parfumerie, recueil et florilège« , il ne se passe pas un jour sans qu’un vendeur en parfumerie entende un client poser la sempiternelle question « dites-moi, vos parfums, ils sont entièrement composés de matériaux naturels n’est ce pas ? ». Une question sous entendant une réponse qui sonne comme une évidence : les grandes maisons de parfum actuelles utilisent les matières les plus belles, issues de la nature, et uniquement ça, sans additifs synthétiques. Il faut dire que les marques se tirent une balle dans le pied depuis quelques années en évoquant dans leurs discours marketing des matières naturelles à outrance, toujours plus enjolivées au travers des appellations pompeuses et ridicules. Cela couplé à la manie de mettre des dénominations « au naturel » pour des molécules purement synthétiques (ainsi le cashmeran devient du « bois de Cashmere » dans les pyramides olfactives) et des vendeuses formées à prétendre que les parfums qu’elles vendent ne sont constitués que des plus belles essences naturelles, et vous obtenez un consommateur qui pense qu’un bon parfum est obligatoirement un parfum 100% naturel. Ne parlons même pas du bio

Certes, tant qu’on ne vous l’a pas expliqué, il n’est pas évident que le parfum a besoin des molécules de synthèse, et donc de la chimie, pour exister. D’ailleurs, l’essence même du parfum, les molécules odorantes, sont une conséquence directe de la chimie des plantes. C’est pourquoi en parfumerie on va retrouver deux types de molécules de synthèse utilisées par les parfumeurs :

– les molécules identiques au naturel : existantes dans les essences et absolues de plantes et de bois, ou émisent naturellement par les végétaux ou les animaux, elles peuvent être obtenues artificiellement par synthèse en laboratoire ou isolées à partir d’extraits naturels.

Exemples : linalol dans la bergamote, citronellol dans la rose, citral dans la verveine et le citron…

– les molécules artificielles : créées de toutes pièces par l’homme dans un laboratoire, souvent à partir de molécules naturelles, on ne les croisera jamais à l’état naturel. Cependant, elles peuvent quand même évoquer des odeurs présentent dans la nature, comme les embruns marins ou des notes florales.

Exemples : Cashmeran, Hédione; AmberXtrême, Iso E Super, Galaxolide…

L’utilisation de ces deux types de molécules, en plus des matières premières naturelles, est nécessaire pour des raisons techniques précises. Les premières, accessoirisées des secondes, servent à recomposer artificiellement les essences naturelles pour ne pas les utiliser ou en réduire leur utilisation, en vue d’abaisser le prix d’une formule ou par souci de disponibilité. En effet, certains naturels sont disponibles en si petites quantités qu’ils ne parviendraient pas à fournir la production nécessaire à la vente de flacons s’écoulant par dizaines de milliers à travers le monde. Elles permettent aussi d’équilibrer les naturels d’une production à l’autre, et donc d’une année sur l’autre, pour assurer la stabilité olfactive d’un parfum.
Les secondes apportent des facettes et des notes inédites aux parfums, du jamais senti dans la nature ou des odeurs que l’on ne pouvait extraire.
Enfin, ces deux types de molécules servent à sublimer les matières premières naturelles, et c’est sans doute là leur utilisation la plus importante. « Les parfums ont besoin d’une part de chimie » nous raconte Valérie Demars, créatrice de la marque Aimé de Mars proposant des fragrances privilégiant un maximum de matières naturelles. « Dans mes parfums, je laisse une part de synthétiques à hauteur de 5% car c’est ce qui les fait vivre et assure une bonne tenue sur peau. On ne peut s’en passer ! ».

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Rose et Parfums

Il faut replacer le contexte olfactif des matières naturelles pour comprendre un peu mieux cela : les essences et absolus, obtenus par distillation (encore de la chimie !) à la vapeur d’eau ou aux solvants volatils à partir de fleurs, de bois ou de graines, sont des concentrés purs d’éléments odorants. Riches, puissants, ils peuvent être plus ou moins coûteux selon leur rareté et leur procédés d’obtention. Malgré toute la beauté de ces extraits naturels, il réside en eux quelque chose de sauvage, de dur, parfois même de laid. Une part d’indomptable, un aspect rebelle, comme si la plante avait souillé son essence pour qu’on ne puisse pas lui voler son parfum. En effet, si vous avez déjà eu la chance de sentir des essences naturelles, vous vous êtes sans doute rendu compte qu’elles ne retranscrivent pas (ou rarement) note pour note le parfum in vivo des fleurs. Cela est du justement à l’extraction qui emmène avec elle les molécules odorantes naturellement volatiles dans le parfum des fleurs, mais également toute une ribambelle d’autres molécules que l’on ne sent habituellement pas lorsqu’on se penche au dessus d’une fleur pour y respirer son parfum. Par exemple, une essence de rose, sous son magnifique aspect floral, suave et fruité, renferme des notes bouillis, butyriques et acides. Le travail du parfumeur est donc de sublimer les facettes les plus belles en masquant les aspect les plus bruts et les plus indésirables de ces matériaux naturels, et ce grâce aux molécules de synthèse.
Enrichir l’essence de rose de molécules déjà présentes dedans à l’état naturel (citronellol, géraniol, et leurs acétates entre autres), ou par adjonction de molécules synthétiques (rosacétol, magnolan, acétate de styrallyle…) lui donnera une âme, pourra la déformer de façon intéressante ou même créer un twist au sein même de son identité olfactive originelle. On en fera une rose plus fraiche, plus juvénile, ou bien plus épanouie, miellée, voire fanée. En appliquant cette méthode d’ajout de matières premières de synthèse, on pourra parler d’assaisonnement, pour faire une comparaison simple.
C’est ce qu’a fait Christopher Sheldrake pour Serge Lutens dans Tubéreuse Criminelle en poussant au maximum la note médicinale, méthylée, naturellement présente dans la fleur de tubéreuse. C’est exactement ce même procédé dont s’est servi Maurice Roucel, toujours chez Serge Lutens, pour booster l’iris et le magnifier dans Iris Silver Mist. Les exemples sont nombreux, mais c’est en fait dans ce genre de traitement en solinote qu’il est le plus facile à comprendre.

Les molécules de synthèse servent aussi à apporter des qualités techniques aux parfums, telles la tenue et la diffusion ; en remplacement des matières animales naturelles maintenant interdites ou trop rares et donc chères, ou pour répondre à des goûts plus modernes de la part des consommateurs. Elles assurent une meilleure tenue du parfum, une qualité qui manquerait à une fragrance entièrement naturelle. Elles le structurent, le tiennent, le rendent stable du papier à la peau et selon la température, et permettent même de reconstruire des odeurs inédites impossibles à extraire, comme le parfums du lilas, du muguet, ou celle des embruns marins.

II- Chimistoire

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Chanel N°5 – Musque-Moi

Depuis la fin du 19ème siècle, la chimie n’a eu de cesse d’enrichir la palette du parfumeur. D’abord grâce à l’identification de molécules présentent dans la nature, obtenues ensuite de façon synthétique en laboratoire, puis par l’invention de molécules purement de synthèse, comme expliqué précédemment.
En reprenant toute la généalogie du parfum, les succès et les créations mythiques à travers plus d’un siècle, on se rend compte que bien souvent la chimie et ses découvertes se cache derrière les grandes révolutions olfactives qui ont jalonné l’industrie. Plus encore, c’est en partie elle qui a permis de démocratiser le parfum, et c’est elle qui instaure l’aire moderne de la parfumerie : se détacher des création purement naturelle et naturaliste, et entrer dans des démarches plus artistiques, plus abstraites. Derrière beaucoup de grands noms de parfums se cache la découverte ou la première utilisation majeure d’une nouvelle molécule. Ces molécules peuvent insuffler des tendances, des courants de créations et marquent la généalogie des parfums en différentes périodes facilement identifiables. Mais elles semblent surtout assurer la pérennité, du nom ou du flacon plus ou moins haut sur les étagères des Séphora, des parfums qui les utilisent pour la première fois.

Voici quelques exemples de molécules associées à leur supposée première utilisation en parfumerie :

La Coumarine (1868) : Fougère Royale, Houbigant 1882 – Jicky, Guerlain 1889
La Vanilline (1877) :  Ambre Antique, Coty 1905 – Jicky, Guerlain 1889
 
L’Isobutylquinoléine (1880) : Bandit, Piquet (1944)
Les Ionones (1893) : Vera Violette, Roger et Gallet (1893)
L’Aldéhyde C12 MNA (1902) : N°5, Chanel (1921)
L’Hydroxycitronellal (1908) : Quelques Fleurs, Houbigant (1912)
L’Aldéhyde C14 (1908) : Mitsouko, Guerlain (1919)
L’Ethyl Vanilline (1920) : Shalimar, Guerlain (1925)
Le Dihydromyrcénol (1950) : Cool Water, Davidoff (1988)
L’Hédione (1965) : Eau Sauvage, Dior (1966)
La Galaxolide (1965) : Mûre et Musc, L’artisan Parfumeur (1978)
L’Ethylmaltol (1969) : Vanilia, L’artisan Parfumeur (1978)
Le Cashmeran (1970) : Alien, Thierry Mugler (2005)
La Calone (1974) : New West for her, Aramis (1988)

Si ces molécules ont marqué le passé en allant parfois même jusqu’à se trouver nécessaires à l’élaboration de certains schémas types (comme les aldéhydes pour la famille des parfums fleuris aldéhydes) , le présent n’est pas en reste. En effet, on note actuellement l’emploi abondant de deux molécules qui semblent être les nouvelles éthyl-vanilline et aldéhydes du 21ème siècle. Elles marquent profondément la parfumerie actuelle en se retrouvant dans la plupart des best sellers de ces dernières années, jusqu’à laisser penser que ce sont leurs qualités olfactives intrinsèques qui assurent le succès d’un parfum (couplé à un marketing du tonnerre !).
Je veux bien sûr parler de l’éthyl maltol et des bois ambrés (karanal, okoumal, cedramber, amberXtrême…).
Le premier est une note gourmande, entre le caramel et le biscuit, et d’une tenue extraordinaire. Il sert à créer cette note de caramel et de barbe à papa bien collante et poisseuse des parfums gourmands tels La Vie est Belle ou La Nuit Trésor. Cette molécule explose actuellement avec la tendance des parfums alimentaire aux notes de biscuit et de bonbons.
Les seconds (les fameux « bois qui piquent ») ont un pouvoir de diffusion et la puissance d’un souffle nucléaire, et une tenue atomique alliant des notes boisées piquantes et des notes d’ambre gris. Ils ont fait la puissance de One Million, Invictus ou encore Armani Code.

Ôde à l’éthyl maltol

Comment donc mettre une croix sur la chimie, ou plutôt sur les molécules de synthèse, dans les parfums ? La chimie est indissociable du parfum et « la parfumerie moderne, c’est la rencontre de la mode, de la chimie et du commerce » notait déjà Madame de Staël au début du XIX siècle. Certes, des progrès considérables dans le domaine ont été faits depuis, mais avec les nouvelles techniques d’extraction et d’analyse, de belles choses sont encore à découvrir. Comme le disait déjà Ernest Beaux en 1921 : « l’avenir de la parfumerie est entre les mains des chimistes… ». Alors même si la tendance est au vert, à l’écologie et au 100% naturel, cela n’empêche pas de croire en la chimie, et dans les laboratoires d’aujourd’hui se créent déjà les molécules qui feront nos parfums de demain.

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