Cuir de Russie, Guerlain 1935 – Mitsouko dans le fumoir…

La force d’un beau cuir, en parfumerie, c’est d’allier le caractère fumé, animal et sans compromis de la peau travaillée à la notion de « portable » et d’agréable, aux fleurs, aux fruits, aux agrumes… Il est simple te travailler un cuir en surdosant les notes fumées, écrasant tout sur leur passage et offrant un impact puissant et facile, mais plus difficile est de dompter ces fumerolles au caractère sulfureux et envahissantes, de leur insuffler une tête et un fond qui s’y mêlent parfaitement.
On pourrait croire que les cuirs anciens, en naissant dans les prémices de la parfumerie moderne, sont nécessairement « lourds », « peu fins » et « caricaturaux ». Et pourtant, c’est oublier qu’à cette époque, on travaillait les parfums avec de nombreuses matières naturelles ainsi que des bases qui permettaient une richesse et une texture qui assuraientt le fondu des notes tout en conservant le propos et sa personnalité, en l’occurrence ici l’aspect fumé.
Si on connait tous le Cuir de Russie de Chanel, un cuir floral à tendance aldéhydé qui a su, malgré les décennies, survivre au choc des tendances et des réglementations pour rester au catalogue de la célèbre maison de couture, on connait cependant moins celui de Guerlain, et pourtant, quelle beauté !

 

Guerlain Cuir de Russie - photo : Musque-Moi !
Guerlain Cuir de Russie – photo : Musque-Moi !

Créé en 1870 par Aimé Guerlain, il sera arrêté, puis recomposé et modifié par Jacques Guerlain en 1935 sous une forme que l’on pourrait décrire comme étant un Mitsouko sur-fumé. Le sillage d’une cocotte des années 20 qui traverserait l’atmosphère épaisse d’un fumoir, gants dans la poche et col en renard sur l’épaule. Un parfum de caractère pardi !

Si on y retrouve le contraste des notes hespéridées et des notes fumées (écorce de bouleau) de Voilà pourquoi j’aimais Rosine, le rapprochant des créations d’Aimé et des parfums Guerlain début de siècle, la particularité de ce Cuir de Russie provient de traces, infimes ou évidentes (c’est selon), de Mitsouko et de Chypre de Paris injectés dans la formule lors de son re-travail en 1935. Cela l’associe définitivement à Jacques Guerlain et en fait toute sa richesse et son originalité. En effet, ce fonctionnement par formules dites « à tiroirs » était chose commune chez Guerlain à l’époque, mais étonne toujours lorsqu’on en entend parler. La furie des notes fumées, emportées par une bergamote rayonnante en tête et par quelques notes florales de rose, de muguet et de jasmin, est tout juste apaisée et épaissie par ce fantôme de Mitsouko qui tente d’épaissir et d’arrondir l’accord. On saisit également nettement l’effet santalé et légèrement poudré-vanillé du calamus, un roseau à l’odeur de pâte à gâteau crue, de Chypre de Paris. Ce dernier complexifie la formule en l’épaississant également, et apporte une assise boisée et souple qui enveloppe la composition et permet de dompter le labdanum incendiaire qui se cache dans le fond.

Certes, l’effet fumé est dosé sans compromis dans ce Cuir de Russie, soutenu par la verticalité des épices qui dissimulent quelques œillet, mais la rose, la violette et le fond oscillant entre l’oriental et le chypre savamment brodé façon Vol de Nuit offrent une complexité allié à l’austérité raide et naturelle des parfums de la première moitié du XXème siècle.

Addictif en diable puisqu’il voile la peau d’une aura grisante et complètement hors du temps, ce cuir salé et à peine animal intrigue les nez peu habitués. Mais les notes fumées ont la particularité de créer un phénomène d’adhésion et de curiosité auprès du public. En témoignent les nombreuses sorties de niche mettant en avant, ces dernières années, les notes fumées. On pourrait d’ailleurs considérer que Bois d’Ascèse, de Naomi Goodsir, pourrait être le digne descendant du Cuir de Russie de Guerlain.

Je fonds pour ce cuir radicalement différent d’Habit Rouge ou encore de Cuir d’Ange, et me délecte de ses fumeroles dans la froideur de l’hiver naissant. Dans le fond de mon écharpe ou sur le col de mon manteau, pour revivre le passé glorieux d’une parfumerie splendide et riche.


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Pour lire ou relire l’ensemble des article au sujet du Patrimoine Guerlain et des repesées historiques, c’est par ici :
Shalimar de 1925 à 2015, passé, présent, futur…
Cuir de Russie, Mitsouko dans le fumoir…

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