Shalimar, Guerlain – de 1925 à 2015. Passé, présent, futur…

Le 26 avril dernier, Thierry Wasser et son parfumeur junior, Frédéric Sacone, nous accueillaient au 68 des Champs Élysées pour une table ronde « Guerlain et les blogueurs à table » autour des grands classiques oubliés – ou grands classiques tout court, pour certains – de la maison Guerlain.
Tellement de surprises, tellement d’émotion, tellement de passion et de découvertes… Je ne pouvais pas garder cela pour moi, bien sûr. Il fallait que je partage tout ça avec vous, chers lecteurs !

Certains confrères ont déjà commencé à en parler, à leur façon. 
Personnellement, j’ai décidé de vous raconter, dans une série de plusieurs articles qui s’égraineront au fil des mois, ces précieux parfums qui font partie du patrimoine Guerlain, mais représentent surtout une part énorme du patrimoine de la parfumerie tout court.

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Re-peser ces références historiques avait pour but, initialement, de reconstituer au plus juste les jus d’origine, avec les matières d’époque, pour ensuite s’en servir pour le travail de reformulation des Shalimar, Jicky, Mitsouko et autres L’Heure Bleue. Une façon de respecter et le consommateur, et le patrimoine maison.
Pris au jeu, Thierry Wasser et Frédéric Sacone ont décidé de faire revivre quelques autres parfums oubliés en se replongeant dans les livres de formules de Aimée, Jacques et Jean-Paul Guerlain, jusqu’à arriver au nombre de 25 reconstitutions au total !
Ces parfums ont d »abord été ressuscités pour remplir avec autre chose que de l’eau colorée les flacons d’époque de la galerie à l’étage de la boutique des Champs, mais aussi (et pour notre plus grand bonheur) pour les rendre accessibles aux passionnés et aux curieux qui aimeraient les sentir, sur rendez-vous, au 68 des Champs Elysées.

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Guerlain – Shalimar extrait 1925, photo : Musque-Moi !

Voici donc comment Thierry Wasser ouvrit la conférence autour des anciens parfums Guerlain : il fit de Shalimar l’emblème de l’évolution de la célèbre maison au cours du 20ème siècle, en expliquant les divers problèmes rencontrés au fil des décennies par les parfums Guerlain et qui ont fait des grands classiques survivants de la maison ce qu’ils sont aujourd’hui ; admirés mais bel et bien amochés par le temps et les restrictions.

La « patte » Guerlain (notamment celle de Jacques) est, contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’association en trois temps de notes hespéridées et aromatiques, à l’envolée fraîche et herbacée, d’un coeur floral classique mais généreux et facetté par un fond cuiré, baumé et musqué, où souvent la violette joue à cache-cache. Quand l’un de ces éléments est contrarié, c’est tout un équilibre qui tombe, comme un vulgaire château de touches à sentir !
Et l’un de ces éléments qui a le plus souffert, c’est la bergamote.
Bergaptène, furocoumarine… autant de noms barbares pour parler de ces molécules présentes dans les agrumes et qui réagissent avec les rayons du soleil, provoquant brûlures et cancers. Autant dire que les réglementations ont, pour notre plus grand bien, banni très vite leur présence dans les cosmétiques. Mais au grand désespoir de parfums comme Shalimar, puisqu’il en est question ici.

En effet, la bergamote brute, comme nous l’appellerons, n’a plus rien à voir avec sa demi-sœur la bergamote traitée sans bergaptène. Imaginez si dans votre tasse de thé, on avait jamais mis de feuilles à infuser. Imaginez si dans votre chantilly, on avait omis le sucre et la vanille… ça serait fade ! Et bien c’est exactement l’effet d’une bergamote traitée. Elle est lavée de toutes ses facette les plus brutes, zestées et terpéniques qui la rapprochent de l’essence d’orange en moins fruitée, avec presque des notes d’essence et de bois râpeux. Son double moderne est devenue plus transparente, stridente et métallique.
La conséquence ? Un départ plus transparent et fusant, et un emballement des notes animales dès la tête du parfum, qui rendent le tout fécal. A l’image de Jicky ou de Mouchoir de Monsieur dans leurs versions actuelles. Si par le passé les notes animales servaient à faire vivre les parfums Guerlain, maintenant elles en sont réduites à le souiller. Si par le passé elles faisait ronronner les fleurs et les baumes doucement sur la peau, maintenant elles hurles et rugissent dès les premières minutes. La faute à cette bergamote complète maintenant disparue qui les enrobait et les muselait.

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Guerlain – Shalimar Eau de Parfum actuelle ; Photo : Musque-Moi !

L’extrait de 1925 démarre donc sur cette bergamote intense et racée, rehaussée de lavande, qui donne un éclat montant et scintillant tout en introduisant très vite la rose suave relevée d’une pointe de fleurs blanches, qui s’enveloppe d’une généreuse vanille que l’on sent poindre déjà. La note aromatique et terpénique des agrumes perdurent relativement longtemps dans l’évolution. Presque de bout en bout, comme si ces notes plus fraîches étaient agrippées par les muscs du fond.
Dans mon souvenir, Shalimar se devait aussi d’avoir une note cuirée et fumée, commune à beaucoup de ses ancêtres, ainsi qu’un aspect musqué et poudré plus intense et épais. C’est bien le cas !
La principale différence réside dans l’absence de cet accord cuiré dans l’extrait actuel, qui assombri la composition grâce à l’aspect fumé de l’essence de bouleau dans la version de 1925. La vanille se tient sans sombrer dans ses facettes les plus culinaires, les plu grasses. La version actuelle souffre de cet aspect proche du dessert, plus facile et peut être plus dans l’air du temps sans doute, mais qui vulgarise Shalimar en une presque simple vanille alors que c’était, à l’origine, bien plus.

L’extrait actuel est loin d’être mauvais. Même très largement acceptable. La tête est moins éblouissante, car plus transparente et métallique, diluant un peu les fleurs qui peinent à soutenir le fond oriental. Une note de santal sans doute un peu plus présente en fond, appuie la vanille sur peau de façon plus grasse et lactée. La gousse se fait plus douce et alanguie, alors qu’initialement son caractère s’affirmait, soutenu par le cuir et les notes poivrées de l’encens, toujours présent quant à lui, autour desquelles s’enroulait la civette.
L’eau de parfum actuelle est également une version tout à fait honorable, assez proche de l’extrait actuel tout en ayant un aspect poivré et animal plus exacerbé, ainsi qu’une violette plus grasse en coeur.

Si le Shalimar d’origine est plus classique dans son rendu, plus strict, raide et sophistiqué que la version moderne, il aura, dirons-nous, plutôt bien vieilli avec son temps, perdant quelques couches au fil des décennies, se dénudant peu à peu pour s’esquisser plutôt « fille facile » que « bourgeoise en fourrure ».

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Shalimar – Guerlain ; photo : Musque-Moi !

Et pour 2015 ?
Thierry Wasser ne cache pas qu’il aimerait encore améliorer Shalimar dans les années à venir, à l’image de Mitsouko qui a raflé le Prix du Patrimoine de l’Olfactorama 2013. Ses essais ont d’ailleurs déjà été nombreux, pour tenter notamment de modifier l’aspect musqué en revenant au plus proche de la version ancienne et en se collant au plus près des restrictions, pour gagner également en tenue et en diffusion. Mais un retour en arrière aussi brutal n’est pas si simple, surtout lorsqu’il s’agit de l’un des produits phare de la marque. Cela demande un certain respect du consommateur, fidèle à son parfum et qu’il ne connait pas nécessairement dans ses versions vintages.
Bien sûr, cela relève plus de la sensibilisation du client envers la marque, une éducation, mais dans une société où le parfum a perdu toute sa noblesse et son luxe, difficile de tenir ce discours face à d’autres. Mais on ne désespère pas !
C’est aussi un travail délicat, colossal et de longue haleine, qui nécessite des longues recherches (passionnées et passionnantes, quand on entends parler le parfumeur maison) en laboratoire pour tenter de faire diversion face à la législation en vigueur. Véritable travail d’illusionniste à quatre mains et deux nez, pour recréer ce qu’étaient les essences, absolus et bases d’hier pour pouvoir apprécier aujourd’hui les parfums comme ils l’étaient à leur premier jour.

Alors en attendant que Shalimar nous revienne, dans les années à venir, peut être un peu plus proche de ce qu’il fut par le passé, je me permets de remercier infiniment Frédéric Sacone, parfumeur junior qui a cassé plusieurs moulins à café pour moudre ses iris, Thierry Wasser, qui a soutenu ce projet fou et ambitieux en le portant avec fierté, et bien sûr la maison Guerlain.
Au nom de la passion pour le parfum et son histoire, MERCI !

En espérant que cette démarche honorable inspire en bien de nombreuses autres maisons… A bon entendeur !

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9 réflexions sur “Shalimar, Guerlain – de 1925 à 2015. Passé, présent, futur…

  1. Le passage de la « bourgeoise en fourrure » à la « fille facile » est plutôt bien illustré par le visuel de Linda Spierings à la fin des années 80 qui évolue pour aboutir à une Natalia Vodianova dénudée quelque 20 ans plus tard.
    « La version actuelle souffre de cet aspect proche du dessert, plus facile et peut être plus dans l'air du temps sans doute, mais qui vulgarise Shalimar en une presque simple vanille alors que c'était, à l'origine, bien plus »: oui, je suis bien d'accord !

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  2. Passionnant!

    @Ducreux Michael : +1!
    Guerlain fait un effort, maintenant espérons que tout un chacun apprendra à apprécier ce supplément d'âme.

    Shalimar est un bon thème pour commencer.
    J'ai entendu dire que, chaque heure, il se vend 100 flacons de Shalimar dans le monde.
    Bien que content du succès de « La petite robe noire », je n'en oublie pas que Shalimar reste le pilier des ventes chez Guerlain.

    J'avais déjà senti cette orientation dans l'edt de Shalimar des dernières années.
    Un beau compromis entre la tradition ravivée et la modernité contraignante. On retrouvait l'effet de « tonka impérial » sur l'accord tonka et les efforts d'approvisionnement, des notes florales jasmin rose qui gagnait plus d'espace, et un ambre plus délectable car moins oppressant. Un tout plus harmonieux.

    Ca fait un moment que l'extrait de Shalimar « se cherche ». J'ai chez moi une version de la fin des années 90 dans laquelle le patchouli est nettement en avant. C'est beau mais un peu décevant. Je suppose que les clients recherchent d'abord plus d'intensité dans un extrait, mais c'est un peu dommage quand le parfum perd de son équilibre.

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  3. Et si on pouvait rééditer le vrai Shalimar , l'acheter à nos risques et périls en signant une décharge ..
    Une fidèle de Shalimar depuis 35 ans!
    Idem pour Jicky, ,vol de nuit et mitsouko..

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  4. Merci Michael.
    Oui, et le plus difficile, je crois, voire même impossible, et de leur faire oublier que le parfum est un produit de masse, et qu'ils sont souvent la proie du marketing abrutissant.

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  5. Ahhhh… Une fidèle Guerlinolâtre alors ! ;)

    Bien sûr, ce serait le rêve de pouvoir acheter des formules originelles avec une mention « attention, ce produit ne respecte pas les normes sanitaires en vigueur. Son utilisation n'engage que la responsabilité de son acheteur. »
    Un rêve que je fait depuis longtemps et que j'imagine aussi appliqué à la parfumerie en général !

    Merci pour votre commentaire, et à bientôt ! :)

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