[Fiche Matière] #1 Absolue Mousse de Chêne

Symbole à la fois de l’âge d’or de la parfumerie et de ses grandes révolutions qui l’ont bouleversée ces dernières décennies, la mousse de chêne (Evernia prunastri) est le martyre des matières premières inconditionnelles cependant vouées à se faire brûler sur le bûcher insatiable du principe de précaution IFRA-esque.

Originalement utilisée comme fixateur dans les parfums, cette chimère du règne végétal est en fait un lichen : une alliance symbiotique entre une algue et un champignon. Cette singularité lui confère toute sa particularité olfactive ; son odeur de sous bois, de tapis de feuilles mortes, sera humide pour certains, et plutôt sèche et boisée pour d’autres.

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Mousse de chêne – source : isaisons.free.fr

Matière extrêmement touchante et mélanolique j’ai pu constater qu’elle « parle » à un nombre incalculable de gens qui la mémorisent instantanément.
Atypique, elle ne laisse pas insensible et se hisse bien souvent dans le top 5 des matières premières préférées des personnes s’y intéressant ou alors tout juste initiées. C’est que, dans notre culture, ce parfum champêtre et rustique est ancré dans nos souvenirs et dans notre univers olfactif commun. En effet, la mousse de chêne est une matière typiquement occidentale, et à l’odeur qui évoque plus les forêts tempérées et les steppes plutôt que la nature luxuriante et colorée des pays équatoriaux. Les seules couleurs que la mousse de chêne évoquerait, serait un vert olive, ou le jaune et l’orange des arbres qui s’enflamment en automne. C’est d’ailleurs Chêne, un parfum de Serge Lutens dédié au roi des arbres, qui met le mieux en lumière cette matière d’habitude utilisée comme « second rôle ». Elle apparait nettement dans son sillage qui apparait comme une ode aux sous bois automnaux et aux grands arbres couverts de mousses.

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Chêne, Serge Lutens

La mousse de chêne, c’est l’alliance de notes boisées, poussiéreuses, de champignon et d’iode, qui la rendirent incontournable dans la parfumerie du 20ème siècle. Sa capacité à structurer, lier et densifier un parfum; a servi à donner aux chypres une certaine dualité : cette verticalité un peu pète-sec et intello qui leur colle à la peau, et cet aspect moussu sans précédent et presque teinté d’une sensualité maitrisée. Jacques Polge avoue cependant, en évoquant son Chypre de la collection exclusive de Chanel – 31 Rue Cambon, qu’elle n’est pas non plus essentielle à l’accord chypré ; ce qui est compréhensible puisque le patchouli seul, associé à quelques autres matières pour ciseler le tout, suffit à évoquer cette grande famille instiguée par le parfum éponyme de François Coty. Famille qui a tendance à se moderniser ces derniers temps.

Boisée et inévitablement un peu rustique, la mousse de chêne s’est aussi invitée, il y a bien longtemps, dans une autre famille devenue incontournable chez les hommes : la Fougère. Et ce n’est pas anodin, puisqu’il fallait, pour Houbigant, représenter l’odeur de cette feuille royale et élégante dont le théâtre est un sous-bois moussu.

Mais pour en saisir toute sa beauté, toute l’émotivité qu’elle dégage, toute sa richesse et sa complexité, rien de plus fabuleux que de se poser confortablement avec une mouillette simplement imprégnée d’un peu d’absolue de mousse de chêne… Le voyage spatio-temporel peut alors commencer !
La mouillette, fraichement trempée et encore humide de ce liquide brun, évoque instantanément le bois et le champignon. Aucun moyen de se tromper ! Rien de très lumineux ou frais en soi ; si la mousse semblent bien humide et que quelques gouttes y scintillent, elle se trouve pourtant dans un sous bois bien sombre en cet après-midi automnal. Les feuilles mortes qui recouvrent petit à petit le sol depuis quelques semaines ont été achevées par l’averse de ce matin. L’humidité ambiante les ronge jusqu’à la moelle, et exhale des relents de chaire végétale brunie par le sol qui les dévore peu à peu. Puis l’ensemble s’assèche petit à petit et gagne en clarté. Un air frais souffle sur une sensualité un peu sauvage, un peu chaude. C’est la fourrure ondoyante d’un chien qui revient de promenade. Il porte sur lui non pas les « odeurs de chien mouillé » comme on entend souvent (et qui est plutôt significatif d’une mousse de chêne passée, ou de mauvaise qualité), mais les promesses d’une nature extérieure foisonnante qui vous appelle. Une nature qui veut partager ses dernières richesses avant que le froid de l’hiver ne l’endorme pendant des mois. C’est le parfum des dernières journées d’octobre, des promenades d’enfance, d’un sourire aux lèvres et d’un simple pull suffisant à supporter la fraicheur encore dominée par les rayons dorés du soleil inondant les champs d’un vert changeant et les arbres d’un jaune flamboyant.
Puis, une fois familiarisé avec cette languette de papier, les évocations s’enchainent. Les champignons qui courent le long des troncs, comme de petits escaliers blanc qui montent vers les cimes. L’écorce rugueuse des buches que l’on rentre dans la caisse à bois, assurance de passer une soirée bien au chaud, laissant tomber en pluie fine une sciure sèche et poussiéreuse. L’haleine froide d’une planche que l’on remonte de la cave. L’âme des pages moisies et de la couverture craquelée d’un vieux livre du grenier…
Le fond d’un panier en osier, l’odeur tiède de l’intérieur de la caisse à bois, le parfum boisé et poussiéreux du bûcher où les tas de petit bois sont savamment rangés et où flottent, en suspension, des fines particules semblables à de petites lucioles… C’est certain, la mousse de chêne vous évoquera forcément quelque chose de bien familier !

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Arbres en automne

 

Difficile de se dire qu’une si belle matière, unanimement appréciée, est bel et bien sur le point de disparaitre de toute formule de la parfumerie. En cause : les propriété irritantes et allergisantes d’une molécules qu’elle contient. Utilisée pourtant depuis l’antiquité, elle est en quelque sorte devenue le symbole de ceux qui se battent pour limiter les dégâts irréversibles que causent les restrictions et interdictions européennes sur le monde du parfum. Jusqu’à présent, même si des matières de synthèse tentent de l’évoquer, des extractions spéciales tentent de la purifier et certains arrivent à faire sans, il semblerait bien que la mousse de chêne soit bien irremplaçable. 

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A lire également :
Matières premières, introduction et réflexions…

#1 Absolue de Mousse de Chêne

#2 Absolue d’Osmanthus

#3 Absolu de Gentiane

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2 réflexions sur “[Fiche Matière] #1 Absolue Mousse de Chêne

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