Ambre Sultan, Serge Lutens – Ambre Impérial

En 1992, Serge Lutens chamboule la parfumerie en bouleversant les codes : il met les bois au féminin, pour les proposer aussi aux hommes, sous un élixir de cèdre nommé Féminité du Bois. L’année suivante, il surprend encore avec Ambre Sultan. Mais ce succès et la maestria de l’accord proposé ne se remarqueront que quelques années plus tard, avec un peu de recul.
En effet, aujourd’hui Ambre Sultan est considéré comme le plus bel « ambré » de la parfumerie, et est souvent pris comme référence. Certes ce n’est pas le premier du genre, mais c’est celui qui a réussi à saisir toute la richesse, l’opulence et la grandeur de cet accord initié en 1905 par l’historique Ambre Antique de François Coty.

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Craquant – crépitant – incisif

Pour donner vie à cette idée qu’avait Serge Lutens de reproduire en flacon l’odeur chaleureuse et envoûtante d’un morceau d’ambre enfermé dans une boîte de thuya, le duo Lutens-Sheldrake a imaginé un parfum reposant sur la dualité : un accord ambré s’opposant à la vivacité montante et presque médicinale d’un accord aromatique.
Les notes baumées, chaudes et enveloppantes, sont mises en opposition et exacerbées par des notes de têtes étonnantes de laurier, de sauge, de coriandre et de myrte. Un bouquet de notes aromatiques d’un vert sapin sombre et mat, sèches et craquantes, claque en tête pour s’allonger et se fondre peu à peu, grâce à la ténacité sombre d’un patchouli légèrement fumé de bouleau, dans un crépitement ardent et ronronnant. Des notes boisées, de cyprès et de cèdre sans doute, viennent figurer le saint boitier contenant la résine. Quelques minutes après la vaporisation, peu à peu les bords des feuilles roussissent, se recroquevillent… Les sèves suintent, les sucs s’enflamment, caramélisent… La chaleur de la peau joue les catalyseurs. Tout prend feu !

Brûlant – Langoureux – Sulfureux

Ces gouttes épaisses et cristallines, couleur de feu, qui coulent le long de votre nuque, ne sont que des concentrés d’âmes végétales. C’est la quintessences des arbres, leur vie, leur histoire et leur terroir concentrés dans leur sève ; ce sang qui leur est ensuite dérobé lorsqu’ils l’exsudent par larmes sous les rayons ardents du soleil au zénith. Ciste labdanum, myrrhe, styrax, opoponax, benjoin… Ces larmes ont les reflets de l’or.
Et pourtant si elles semblent tout sauf animales, elles en ont le caractère. Lorsque, sous les mains du parfumeur, mêlée à la vanille et la tonka elles prennent la forme d’un ambre, leur caractère affirmé et sulfureux semble instable. Dans son flacon, derrière son verre cristallin et froid, Ambre Sultan est prêt à exploser à tout moment en une boule de feu chargée des désirs les plus primaires. Le jus, en apparence bien sage et calme, n’est que bouillonnant et incendiaire. Il a l’âme d’un guerrier conquérant (et sa libido peut être aussi !).
Ambre Sultan a été travaillé comme un colosse, un géant massif au cœur tendre. C’est le pharaon, à la beauté divine, au physique ravageur, à la peau cuivré, au regard perçant et au menton haut et fier. Il est la force et la chaleur, le réconfort en apparence inaccessible et distant. Il trouble, attire, charme, et repousse le non averti. Pourtant c’est bien un homme, un vrai. Sous sa peau burinée par le soleil berbère roulent ses muscles et son caractère est bien trempé. Il a la carrure d’un ours, la nonchalance d’un lion, et le charme mortel d’une panthère.

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Ambre Sultan / Le Pharaon (1966) – source : toutlecine.com

Lorsque je dépose une goutte d’Ambre Sultan sur ma peau, j’ai l’impression que tout s’électrise. Mon épiderme grésille, mes poils se hérissent. Je me sens orné, comme habillé sans aller jusqu’à dire « déguisé » car ce n’est pas le cas. C’est une cuirasse qui se dessine autour de moi. Elle rayonne et me fait rayonner, me semble-t-il. Mais ce n’est pas pour autant que j’aime la revêtir en public.
Tant cet ambre est troublant et ambiguë, je préfère le garder pour moi, en égoïste. Il mérite le réconfort d’un col de pull près d’un feu de cheminé en hiver, ou bien la peau nue et moite, échauffée par un corps à corps sous la chaleur d’un été sulfureux. Au choix !

Il est vrai que la chaleur sèche de l’été lui sied particulièrement bien. C’est même là où il révèle ses facettes les plus torrides. Mais attention : à manier avec prudence !
Et si La Fille de Berlin incarne la féminité absolue dans la gamme Lutens, son pendant masculin, tout aussi troublant et érotique, est bien, pour moi, cet Ambre Sultan.

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7 réflexions sur “Ambre Sultan, Serge Lutens – Ambre Impérial

  1. Bravo pour cet article, merveilleusement écrit, précis et juste. Les mots qu'on ne trouve pas pour évoquer Ambre Sultan, voila que tu nous les offres!
    Je dirais simplement que la « masculinité » de ce parfum ne s'est pas révélée immédiatement sur ma peau. J'ai plutôt éprouvé une gêne, comme une pudeur d'afficher en public ce qui me semblait plutôt féminin, chose qui, pourtant, en soi, est rarement un problème pour moi… Alors quoi…? Nous y voila : Ambre Sultan est avant tout extrêmement torride! Et cela associé à une ambivalence de genre, ça me déstabilise! Hot! très hot!
    Ainsi donc, comment, quand porter cette arme de séduction massive, sensuelle et sexuelle?
    En fait, je crois que ses notes aromatiques (plus neutres, plus sèches?) m'ont servi d'alibi et m'ont convaincu que oui, ce parfum était pour moi et par voie de conséquence, pour les autres. Simplement, je me rends bien compte qu'il ne laisse personne indifférent; même pulvérisé à faible dose, notamment en compagnie d'amis habitués aux bidules à dollars et aux urnes d'infectus… Il surprend, interroge, distingue. Il brûle et crépite. Et je maintiens que passer avec lui de l'intimité à la société ne se fait pas forcément naturellement.Je l'adore.

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  2. Héhéhé… je sais qu'on a le même point de vue sur ce parfum, Hangten ! ;)
    Merci en tous cas pour ce (long) commentaire. C'est vrai qu'avec Ambre Sultan, les compliments sont faciles à recevoir, car déjà il a une puissance particulière, et puis ce sont des notes qui plaisent (vanillées, baumées, douces…). Et il intrigue aussi, c'est vrai, car même s'il fait partie d'une famille qui plait largement, donc, il a quand même cette rudesse, cet effet sombre, sale, et sexuel, qu'ont les Lutens. Un parfum brut, sans commune mesure. Avec un parti pris. Les Lutens (au moins les plus anciens) marquent car ils posent en quelques sortent certains codes qui sont ensuite repris par les autres maisons (Féminité du Bois, Ambre Sultan, Fleur d'Oranger…), ce sont donc les premiers, et bien souvent, ils vont plus loin dans l'effet recherché, sont parfois plus brutaux.
    Quant à l'aspect sensuello-sexuel d'Ambre Sultan, pour moi il est immanquable. Dans le même registre, le même type de sensualité ronde et chaude, lascive, mais puissante, il y a Cuir Ottoman (peut être chroniqué bientôt ?). Je dirais même qu'il va un peu plus loin ! Mais cependant, du fait de ses notes vanillés et poudrées, il ne reste paradoxalement pas si difficile que ça à porter, je trouve. Il y a toujours quelque chose de troublant en le portant, certes, mais c'est ce qui est magique avec les grands parfums. Bon, je ne le porte pas non plus tous les jours, mais d'autres sont tout aussi évocateurs, et difficiles à porter en public, comme Absolu pour le Soir, Muscs Koublaï Khan ou Nuit Noire, car là, la facette « sale » est poussée encore plus loin et plus facilement identifiable. Dans les parfums troublants mais portables, ce qui fait leur force, c'est évidemment la maestria avec laquelle les notes grisantes sont évidente, mais tout à fait fondu dans le déroulé du parfum, et dans les autres notes.

    Bon, je m'arrête là, et te dis encore un grand merci pour ton commentaire !
    Bonne journée parfumée :)

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  3. Bonjour,
    Très joli billet pour un parfum magnifique….Merci !
    Et quand on sait en plus que c'est l'un des rares parfums que Christopher Sheldrake affirme porter…Toujours très bon signe quand un parfumeur porte sa propre création :)
    AdRem

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  4. Bonjour Musquemoi, félicitation pour votre blog et pour cet article! Comme vous et Hangten, je suis un homme et j'aime ce parfum, je me suis le suis approprié pour être exact, et, comme le souligne Hangten, moi aussi j'ai un peu de mal à l'assumer, un peu peur que ceux qui me sentent pensent que c'est un parfum de femme… C'est un problème assez insoluble car on ne peut empêcher personne de penser cela! Je verrai bien à long terme!

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  5. Bonjour Anonyme… Merci pour les compliments !
    Pour Ambre Sultan, rassurez-vous, les nez non avertis sont bien peu attentifs à la sexualité des parfums, et encore moins aux gros ambrés et aux orientaux en général, qui est une famille qui casse les genres. Vous m'auriez dit que vous vous sentiez mal en portant Une Rose ou le N°5, là encore, j'aurais pu vous dire qu'effectivement, vous n'auriez pas pu vous cacher.
    Mais quoi de plus troublant et de plus séduisant qu'une femme portant un boisé sec claqunt au masculin, ou qu'un homme arborant fièrement une rose conquérante ou un jasmin sensuel ? Les contrastes sont la base de la parfumerie.

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