[Coup de Coeur] La Fille de Berlin, Serge Lutens – Rose féline

Que se passe-t-il lorsque deux perfumistas tombent dingues d’un même parfum ? D’abord ils en parlent brièvement au détour d’une conversation animée sur le parfum, évidemment. Ensuite ils le re-testent dans leur coin. Alors les SMS fusent : « je l’ai re-testé, je l’aime vraiment », « je l’ai porté hier avec une robe noire et un rouge à lèvre rouge, j’ai A-DO-RÉ « , « il me le faut je crois ! » ; ou encore :  » pu*°# il est dans la phase de son évolution que j’adooooore !!! ». Et inévitablement : « je ferais bien un article dessus ! ».
Alors avec PoivreBleu, suite à notre dernier coup de cœur commun pour La Fille de Berlin, on s’est dit qu’une publication en parallèle, à l’aveugle, pourrait être une bonne idée pour croiser nos ressentis, se compléter et varier les points de vue.  Et pour rendre l’exercice plus amusant, nous ne nous sommes absolument pas consultés pour savoir comment nous allions aborder le parfum et comment nous l’interpréterions. 
Nos avis seront-ils complètement différents ou bien se rejoindront-ils ? Pour le savoir, rendez-vous aussi ici pour lire l’avis de Juliette.


Plantons le décor : une rose.

Bien… déjà, cette esquisse féminine partait avec de mauvais atouts pour me séduire !

Pourtant son dédale de pétales que je ne soupçonnais pas allait me rendre fou. Oui, l’actrice principale de cette tragédie est cette rose rouge sang, à l’image de ce jus rubis qui remplit le flacon. Mais passons, ne s’attarder que sur la fleur, qu’on l’aime ou non, serait passer à côté d’une rose bien différente.

Imaginez…

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La Fille de Berlin, Serge Lutens

Elle est déposée là, dans ce vase froid en soliflore qui dessine quelques reflets glaçants vert émeraude. « On la met là car c’est sa place », dit-on. « Mettez-moi là car c’est ma place », ajoute-t-elle. Pas de surprise, en bonne fille elle répand dans cette pièce son parfum suave. « Je suis d’une fraicheur végétale un peu verte, un peu douce, un peu fruit, un peu rose… je me ferais presque passer pour une églantine ». Cette fraîcheur rosée, d’un vert tendre un peu amer et très naturel, semble si convenue ; mais son épaisseur et la pointe glaçante et épicée d’une giroflée acérée qui la transperce ne laissent pas de doute. Elle vous susurre à l’oreille : « mais je préfère qu’on m’appelle Justine ».
Une rose tirée des récits de Sade ? Droite, fière, la tête haute au sommet de sa colonne vertébrale de vert et d’épines, on ne sait plus si elle est la sage vertueuse ou la perfide tentatrice. « Je suis celle que vous voulez. Après tout, où est la différence ? ». Ses phrases assassines sont autant des regards fardés de noir que des lèvres teintées de pourpre, des « suivez-moi jeune homme », comme un décolleté plongeant carnassier, comme une chute de reins dans une robe couture, mais avec un je-ne-sais-quoi d’inquiétant. Et elle serait, pour sûr, la tentatrice, si ce nuage de violette qui poudre ses joues blanches et ce jus de framboise qui coule dans sa gorge de porcelaine ne venaient pas apporter leur touche d’innocence pour troubler le tableau.

Passés les premiers instants, marqués par son jeu de sainte malsaine, une fois que vous lui avez tourné autour, curieux, intrigué, appâté, elle va pouvoir se dévoiler. Véritable mante religieuse en diable. Une garce ?
Cette pièce noire est peut être sa chambre. Peut être est-ce sa tombe ? La vôtre ? Dans la noirceur si épaisse que cette pièce ne semble pas avoir de mûrs, son rouge de velours cramoisi est si intense et saturé de désir qu’il irradie une chaleur hypnotique dans la fraîcheur ambiante. Elle vous plante un doigt dans le dos, un bâton de rouge à lèvres tiré de son sac en un éclair est placé sous votre gorge : « tes désirs sont mes ordres ! »

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La fille de Berlin ? – source : annantan.tumblr.com

L’ongle descend le long du flanc, et laisse s’échapper de la peau lacérée quelque gouttelettes de sang. Un à un s’effeuillent les premiers pétales, juvéniles, à mesure que vous vous approchez de son cœur. Elle vous aspire au creux de ses pétales les plus charnus. Son épaisseur moite n’est plus seulement végétale. Elle s’animalise, s’excite, mène la cadence de ce jeu qui l’amuse tant, sans jamais aucune fausse note, aucun dérapage : elle a sa fierté. Le chignon reste droit, le lipstick ne déborde pas, et le menton reste haut. Ce n’est pas une fille facile. C’est une reine.

Puis tout à coup elle s’alanguit et se drape d’une fourrure ; une épaule blanche s’habille d’un voile de muscs troublants, à l’odeur de pelage de chat, minéral et épicé, doucement animal. La rose ainsi sexy se fait féline. Elle s’insinue sur la peau, vous imprègne de sa douce sueur de vin, de santal et de miel.

Et elle ne bougera plus. Comme stoppée dans son élan, ces quelques nuages de poudre rubis, d’épices charnelles et de muscs fruités seront ses derniers mots :

« J’ai ainsi marqué ta peau au fer rouge de mes pétales »

_______ _

Oui, on peut encore faire de beaux floraux fruités !
Mais allons plutôt voir ce qu’en a pensé Poivre Bleu

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12 réflexions sur “[Coup de Coeur] La Fille de Berlin, Serge Lutens – Rose féline

  1. Pour me faire mieux comprendre, car je me doute que tu l'as porté pour en faire un pareil commentaire, te semble-t-il résonner au « masculin »? Tu sais bien qu'il ne s'agit pas pour moi d'instaurer une ligne de partage machiste, mais bien sûr de parler d'harmonie avec ce que nous sommes chacun et chacune, ou ce que nous pensons être!

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  2. Merci pour tes commentaires Hangten !

    Oui, je comprends bien ta question. Et puis il faut bien l'avouer, s'il est simple de s'approprier un gros oriental féminin comme Shalimar quand on est un homme, ou encore Infusion d'Iris très propre et chic ou autre… une rose c'est plus délicat, et on a toujours un peu plus d'appréhension et de préjugés. En fait, justement je pense que cette réticence vients plus des préjugés : on va trouver que je sens la fille, la vieille, ou pire encore, les toilettes !
    Mais non, justement je ne pense pas que La Fille de Berlin soit une rose gnan-gnan et mamie. J'en suis sûr même. Ni trop féminine. Elle est cosmétique et poudrée comme l'est Vitriol d'Oeillet, par exemple. Mais toujours assez ouvragée, ornée et ciselée pour que ce ne soit pas qu'une simple rose. Et il y a toujours le côté sombre et boisé des Lutens qui la masculinise un peu !

    Demande un échantillon dans les parfumeries pour tester. Ils sont encore un pleine promo du parfum et en ont plein, surtout dans les Sephorarionaud où personne n'achète de Lutens !

    Belle journée parfumée ! ;)

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  3. J'ai lu que ce parfum avait des tonalités sanguines, ferriques. Je trouve que c'est très vrai, d'où le sang que vous évoquez vous même d'ailleurs. Personnellement je ne l'achèterai pas maintenant mais peut être plus tard car il me plaît. Personne n'achète les parfums Serge Lutens dans les Sephora etc.. Oh si, mais évidemment rien ne remplace les flacons de table, on ne reviendra pas là dessus.
    La rose se montre en tout cas romantique ( Déclaration d'un Soir ) et froide ou plus chaude mais toujours aussi romanesque. C'est sans doute ma fleur préférée en parfumerie, n'en déplaise à ceux qui ne l'aiment pas beaucoup je ne vise personne évidemment ^^ je constate^^, elle est à l'honneur tant mieux !

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  4. Tout simplement… j'adore ce texte. Maintenant, je
    meurs d'envie de découvrir ce chef d'oeuvre olfactif.
    J'avoue que je n'aime le parfum des roses, que
    lorsqu'elles sont sur pieds, en terre. Donc, ma
    curiosité est sans limite.
    Bonne fin de semaine. ELZA

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  5. Merci pour votre commentaire, Dominique ! :)

    Personnellement, je ne sens absolument pas les notes métalliques revendiquées dans l'inspiration et le blabla de la marque. Pour moi, le sanguin est suggéré plutôt par cette couleur rouge qui émane de cette rose tentatrice. Peut être la pointe épicée et métallique de la girofle participe à cet effet, et le vineux des notes rosées.

    Bien sûr que si, beaucoup de personnes achètent les Lutens dans les Sephorarionaud. Moi le premier. Simplement, proportionnellement au reste, ça ne représente rien, et je ne pense pas que les vendeuses soient très au fait sur cette marque et la présente spontanément. J'en suis certain même.

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  6. Merci Elza.
    Je suis content que cet article vous plaise. J'ai pris énormément de plaisir à l'écrire.
    Je me dis souvent la même chose que vous, j'adore le parfum des roses au naturel, sur pied, sinon je ne suis pas fan. Et pourtant, certaines me subjuguent. Une Rose la première, tout comme Rose Poivrée et dernièrement La Fille de Berlin !

    Courrez la sentir et surtout, revenez me dire ce que vous en avez pensé. N'hésitez pas à demander un échantillon !

    Ce que je préconise : la vaporiser sur peau, bien évidemment, et l'oublier un temps, là, pour y revenir et se laisser charmer par son odeur charnelle. Encore mieux : la mettre dans le creux du coude ou sur le dos de la main le soir, et la sentir le matin au réveil. Troublant !

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  7. Bon alors c'est une hallucination olfactive^^ ( en plus ça existe ), je perçois cette note ferrique mais pas tout de suite, au bout de quelque temps. C'est un parfum que je trouve complexe en tout cas. The Body Shop dans un tout autre registre bien sûr :) a aussi joué la carte d'une rose sombre, White Musk Smoky Rose, vraiment la rose a pris cette année des accents froids, ambigus ou fumés selon l'inspiration des nez ou des créateurs et La Fille de Berlin en est une belle illustration avec Déclaration d'un Soir, parfum tellement audacieux.

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  8. Bonjour,

    Grâce (ou à cause ! ) de vous et Poivre Bleu je ne rêve que de ce flacon depuis des mois !
    Je l'ai essayé tellement de fois à Sephora que les vendeuses doivent se méfier quand j'y rentre Hahaha !
    J'avais eu un coup de coeur pour Sa Majesté La Rose, mais cette rose rouge, hautaine et glacée me convient tellement mieux ! Je porterai la majestueuse quand je serai plus âgée… Elle me rappelle aussi Vitriol d'Oeillet que je désire encore sur mon étagère…

    Dans tous les cas, merci de m'avoir fait découvrir ce parfum, et le parfum en général. J'apprends et découvre sans cesse !

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  9. Merci pour ce beau papier : je ne connaissais même pas la Marque, mais ce billet lu par hasard (je cherchais des billets d'avions pour Berlin) m'a immédiatement donné envie de le sentir. Chez Sephora (je n'habite pas Paris), pas de testeur, alors, je l'ai acheté… sans le sentir (la confiance) ! Je l'ai adoré et j'en étais tellement folle. Dommage que le foutu vaporisateur fabriqué à Taiwan ne soit pas étanche. 2 jours après l'avoir acheté, la fille de Berlin s'était vidée au fond de mon sac à main, qui sent maintenant intensément la rose. Bilan : j'adore les noms délicieux des parfums Serge Lutens, je trouve ses créations divines, mais je ne m'y risquerais plus. Je vais rester sagement sur des trucs industriels et communs, mais qui restent dans le flacon. Je reviendrais lire ici, c'est si convainquant ! Je découvrirai peut-être d'autres parfumeurs !

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  10. Oooooh, merci Delphine !
    Ce commentaire me fait si plaisir à lire. Je suis vraiment content que mon article ait su vous convaincre et qu'il ne vous ait pas promis tant de belles choses pour qu'au final vous n'aimiez pas le parfum. Je suis sincèrement touché que vous fassiez confiance à mes écrits.
    Je suis cependant triste que vous ne retourniez pas vers La Fille de Berlin suite à ce malheureux accident de vapo. Je trouve ça dommage. En même temps, je comprends, avec un prix pareil… Je fais passer votre commentaire chez Lutens, histoire qu'il soient un peu plus au courant de l'état de leurs flacons ! Car ce n'est pas la première fois que ça arrive autour de moi.
    En tous cas, je ne peux que vous tenter à retourner voir dans les bras de cette garce en déshabillé de pétales. Vous pourrez d'ailleurs trouver des vapo un peu moins cher dans les bourses au parfum (pour cela, n'hésitez pas à me contacter sur ma page Facebook ou grâce à l'adresse mail dans l'encart de droite sur le blog !)

    Très belle fin d'année parfumée Delphine, et au plaisir de vous relire ici.

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