Florabotanica – Balenciaga Paris …

Je suis perdue dans cette forêt.
Une forêt qui n’a pas d’âge, je crois.
Entre les branches noires entrelacées, sur lesquelles ne poussent plus aucunes feuilles, les rayons du soleil perforent l’atmosphère lourde et humide pour caresser le sol noir d’humus.
Il est loin le soleil. On dit ici qu’il se cache tout là haut, au sommet des branches de ces grands chênes millénaires. Il parait même que ce sont eux qui le portent et le baladent à la faveur du vent. Les vagues des cimes le font voguer comme un ballon sur l’eau. Et tout comme dans l’eau, ses rayons qui se perdent vers les profondeurs se tordent et se balancent entre les branches en un ballet silencieux et ondulant, saturant l’atmosphère d’une aura magique, féérique même, si on oublie les mousses qui pendent ici et là, sur les troncs et les rochers, et les ronces qui forment des arcs brisés dignes des plus belles cathédrales romanes.

Je suis perdue dans cette forêt.
Je ne peux pas bouger. Et c’est immobile ici, dans cette clairière pas plus grande qu’une chambre d’enfant que je vivote, me nourrissant de ce que j’ai à disposition. Oh non… cette lumière et cet environnement ne me conviennent pas. Je n’ai pas choisi d’être là. Mon teint est devenu blafard et mon moral n’est pas toujours au beau fixe. Enfin… « pas toujours »… plutôt « rarement » ! J’en deviens parfois agressive. Exécrable même !
Mais je me fais une raison, je ne suis pas là pour rien, on m’a chargé d’une mission : perpétuer ce qui fut l’une des plus belles merveilles botanique et perfumistique. Je suis la dernière représentante de ma famille – comme je l’ai toujours été d’ailleurs – et je dois me cacher, ici, dans cette forêt, pour qu’un jour, peut être, je puisse à nouveau ressortir et être admirée de tous, comme au bon vieux temps.

Mais pour l’instant, je suis perdue dans cette forêt.
Chaque matin, lorsque le jour arrive enfin, c’est un peu de répit qui s’offre à moi. Je n’ai pas peur du noir, non, j’ai peur de cette forêt. Elle m’abrite, et pourtant elle me parasite, elle m’étouffe et m’empêche de rayonner. Mon aura est littéralement aspirée. Et j’ai encore plus peur d’elle quand vient la nuit, inquiétante et lugubre, avec ses cris à vous déchirer les tympans, qui hurlent dans votre crâne à vous rendre hystérique. Quand à l’aube les premiers rayons font frissonner les feuilles pleines de rosée et illuminent les mousses gorgées d’eau, tout se calme et un silence de plomb s’abat sur ce pays de bois et de terre. Ça n’est pas plus rassurant que l’atmosphère nocturne, mais au moins, il fait plus chaud. Les fruits mûrs au bout des branches se gorgent de pulpe fraîche ; on se demande d’ailleurs comment ils arrivent à naître au bout de ces brindilles qui n’ont jamais porté de fleurs et qui parsèment l’orée de la clairière. Et ce n’est pas la seule chose magique qui se passe ici : lorsque les rayons, donc, caressent le sol noir riche en matière organique, des bouquets de champignons se mettent à apparaître. Leur teinte ocre passé pourrait bien paraitre quelconque, mais c’est sans compter sur leurs chapeaux iridescents qui tapissent le sol de milliers de petit miroirs, à la façon d’une pluie de paillettes jetées à travers les bois. Et lorsque le vent effleure les bords aiguisés de ces ombrelles en se chargeant de leur odeur organique, elles vibrent en un champ bourdonnant ponctué de notes sur-aiguës.

Je suis perdue dans cette forêt.
Et depuis le temps que j’y suis perdue, je sais comment va se passer cette journée…
Une fois que le jour sera bien installé, que la rosée sur les fruits et l’eau dans la mousse aura séché, la température va monter. Le vent venant du sud va transporter l’odeur sèche d’un sable exotique et le mêler au relents humides des sous-bois. Je vais alors prendre des forces, m’enivrer de toutes ces promesses que plus loin, il y a autre chose. La liberté peut être ! Et si cette odeur était celle du crin chargé de poussière d’un preux chevalier de retour de croisades, qui passerait par là et, peut être, m’emmènerait avec lui ? Il faut que j’arrête de rêver les pétales grands ouverts. Je ne suis pas plus une princesse de contes de fées, qu’une belle femme qui pourrait séduire un chevalier. Si jamais il passe par là, il ne me calculera même pas. Quoique j’ai des atouts… Alors c’est sans retenue, aucune, pour tenter d’appâter le badaud qui passerait par ici et lui signifier ma présence, que je me mets à exhaler. J’enfle mon bouton, écarte mes sépales d’un vert émeraude, et déploie fièrement mon bouquet de pétales d’un rouge velouté… La température maintenant agréable, et la lumière, mettent en marche la mécanique bien huilée de mon stratagème d’envoûtement. Dans un effort ultime, ma corolle se met à crépiter d’un parfum capiteux qui emplit toute la clairière. Puis, au crépuscule, lorsque les cimes sembleront s’embraser, Sieur Renard viendra rôder autour de moi. Le charme agirait-il aussi sur lui ? Alors il enroulerait son corps de fourrure autour des mes branches et, se frotterait

Je suis perdue dans cette forêt.
Comme je peux je vivote dans cette clairière, en lançant, chaque jour, des S.O.S olfactifs. Reine de cet espace sans vie, elle est devenue MA clairière. C’est mon antre. Je la domine par mon parfum. Quiconque y entre, entre en moi.
Dans le passé, mon parfum valait de l’or. J’étais la « rose au parfum de diamant », une sorte de « poule aux oeufs d’or » des parfumeurs d’une ville que l’on nommait Grasse. Mon parfum dix fois plus puissant, fin et exquis que celui de ma cousine la rose de mai, se monnayait bien plus cher que le musc et l’ambre gris, et parfumait la cour du Doux Fleurant, le roi de France Louis XIV. Des guerres éclataient pour quelques onces de mon essence. Je faisais chavirer les cœurs des dames de la noblesse, et je ruinais leurs maris aussi bien que leurs amants.
C’est d’ailleurs mon caractère qui me mena jusque ici. En effet, bornée, fière et orgueilleuse, je voulais être « L’Unique », si bien qu’il était impossible de me multiplier, que ce soit par bouturage ou semis. Tous les botanistes et jardiniers qui se sont penchés sur moi ont du jeter l’éponge. Ivres de mon parfum, ils perdaient la raison à force de passer des journées à me tourner autour. Alors on me choyait, pour que je ne disparaisse pas et que je fournisse le maximum d’essence à mon maître, un marchand grassois qui fit vite fortune. J’étais sa raison de vivre, et lorsque la Révolution tenta de lui trancher la tête en 1789, sous prétexte qu’il était l’un des fournisseur officiel de Louis XVI, il tenta de s’enfuir, sa bourse dans une main, et moi sous le bras. Il m’a alors planté là, c’est le cas de le dire, dans cette forêt impénétrable, pour venir me recherche, un jour, quand les choses se seront calmées. Et depuis… j’attends !

J’appelle, inlassablement, par des mots que peu de gens comprennent. Un cri muet ? Plutôt une complainte odorante. C’est pareil ? Oui et alors ?
Tiens, la nuit revient. Encore et encore. Déjà la lumière baisse, la température aussi. Mon cri parfumé va lui aussi s’éteindre, peu à peu, ses dernières bribes portées par l’air frais et argenté de la lune. Même s’il n’a plus la force d’antan, qu’il est bien plus acide, aigre et strident qu’auparavant, je ne désespère pas qu’un jour, lorsque je reverrai le soleil autrement que filtré par les branches entrelacées des vieux chênes moussus, il retrouvera sa puissance pure et entêtante, et je redeviendrai Reine. Mais alors ces odeurs de fruits insoupçonnés, de feuilles gorgée de rosée, d’humus, de terre humide, de bois mouillé, de vent sec, de fourrure de Sieur Renard… et bien elles me manqueront !
Moi, Rosa flora botanica – comme m’appelaient ces fous de botanistes latinistes – pourtant de retour à l’air libre, je regretterai cette atmosphère oppressante heureusement teintée d’un peu de magie, je pleurerai ce que j’avais tant aimé détester.
Éternelle insatisfaite, mon air de tueuse et ma moue boudeuse iront, une fois de plus, parfaitement bien avec mes pétales revêches et mes épines de « tu m’touches, j’te bouffe ».

Florabotanica – Balenciaga Paris

Florabotanica ; Jean-Christophe Herault et Olivier Polge pour Balenciaga Paris.

________________________________________________________________________________

Ce coup de cœur tout récent, aura été une coup de cœur à retardement. Mais, peu à peu, cette sauvageonne qui me crachait au début à la figure, se laisse, peu à peu, dompter.

Publicités

2 réflexions sur “Florabotanica – Balenciaga Paris …

  1. Une âme d'écrivain ? Vous aussi ? Et bien tant mieux, les Lettres (et la chimie organique ^^ clin d'œil à Jicky, quant à vous le mot organique en bonne place dans votre conte ) sont les amis des parfumeurs.
    Très jolie évocation de ce parfum, beaucoup de poésie dans ce texte !
    FloraBotanica m'évoque Shelley, je l'ai souvent dit et donc la Nature dans tout ce qu'elle a de  » sauvageonne  » pour vous citer. Shelley laissait ses cheveux au vent, je pense que FloraBotanica aurait pu lui plaire, enfin j'ai ce sentiment là.

    J'aime

  2. J'ai pris un grand plaisir à écrire ce « petit » article, ou devrais-je dire « conte » ! Je ne sais pas.
    Merci pour vos compliments !
    Comme le dit Opium, ce parfum est celui de la parisienne un peu hype, qui fait pas comme tout le monde, qui aime se démarquer sans prendre de risques ; toujours l'air boudeuse, que l'on a pas envie d'approcher ou d'interpeler sous peine de se faire bouffer tout cru !
    Mais pour Shelley, pourquoi pas aussi ! ;)

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s