Vitriol d’Oeillet – Christopher Sheldrake pour Serge Lutens

Vitriol d’œillet, lancé il y a maintenant un peu plus d’un an, ne fut pas accueilli avec plaisir chez les connaisseurs, et a déchainé les critiques et les déceptions à son sujet. Quoiqu’un peu moins, au final, que son demi-frère De Profundis, sorti dans les exclusifs quelques temps après.

Serge Lutens, avec ces deux parfums, abordait des thème un peu plus glauques et noirs : la mort, le poison, l’acide, le meurtre…si bien que certain ont cru que monsieur Serge nous annonçait implicitement son départ à la retraite.
Quelle blague !

Pour en revenir à Vitriol d’Oeillet, que j’ai acheté dès sa sortie, je peux comprendre la déception de certains. On nous annonce un oeillet alors que les normes IFRA sont de plus en plus sévères sur l’eugénol et autres substances servant à reproduire la note « oeillet », et on se retrouve avec un poivre vieillot.
Après la sortie de l’Eau, l’aromatique lavasse, de Jeux de Peau, le santal gourmand et beurré peu digeste pour les habitués, et de Nuit de Cellophane, le floral qu’on-a-beau-chercher-on-comprend-pas-le-but, cette nouveauté qui sort du registre « lutensien » habituel agace un peu le perfumista qui croit assister à une lente agonie de la gamme des parfums du Palais Royal.

Mais ce bruit, ce long râle que l’on entend, lugubre et décharné, n’est pas le souffle d’un Serge qui s’essouffle derrière ses créations. Non ! C’est bien la complainte poussiéreuse d’un oeillet lavé de vitriol.

Si le dandysme et l’œillet, étroitement liés, sont le point de départ de Vitriol d’œillet, il faut se détacher, selon moi, de ces images pour en saisir toute la construction et ne pas le juger trop vite !

Ce qu’on peut dire, déjà, à propos de cette création, c’est qu’il s’en dégage une certaine forme d’élégance évidente.
Une élégance hautaine et distante, un menton haut et fier, un regard en coin, de haut, pour vous rabaisser… Vitriol d’œillet n’est pas un tendre.
Son caractère épicé et « vitriolé » ne le rend pas accessible à tous, à l’image de ses cousines, Tubéreuse Criminelle pour son aspect camphré radical, et Iris Silver Mist pour son état brut et glacial.

Qu’en est-il donc, de ce caractère « vitriolé » ?
Du poivre noir, de la giroflée et des clous de girofle pour suggérer l’œillet, associés à un accord floral suave, presque fruité, de violette légèrement sucrée et de rose lactée et grasse, à l’effet presque « amande douce » (héliothrope?) ; et le tout semble fonctionner à merveille, puisque il donne un effet dissonant, aigre et acide, à la limite du supportable, dans la première phase de l’évolution du parfum.
Voici donc un bel acide sulfurique suggérer olfactivement, faisant l’effet d’une bombe à la détonation plus aveuglante qu’assourdissante.

Vitriol d’œillet, Serge Lutens 2011, ©Musque-moi!

Après l’explosion, tonitruante et efficace, s’en suit une évolution plus sournoise.
Vitriol d’œillet perd son vitriol, peu à peu se boise et se poudre, tout en gardant un éclair incisif et montant.
Le dandy serait devenu mafieux, époussetant son costume marine finement rayé de la cendre ardoisée et violette qui retombe de l’explosion du casino, derrière lui. Odeur de poudre et d’air sulfuré.
L’ambiance est calme, mais mortelle. 
La douceur ambiante n’est qu’apparente, ce sillage attirant, poudré cosmétique et jouant l’ambiguïté, est hypnotique et vénéneux. Puant le poison, il s’enroule autour de votre gorge et vous manipule, joue avec vos nerfs, sans jamais vous achever. Il vous garde en vie, pour savoir jusqu’où vous irez avec lui, car si vous tenez bon, vous verrez qu’il n’évolue guère, et qu’il n’est pas si cruel que ça… Juste sournois !

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8 réflexions sur “Vitriol d’Oeillet – Christopher Sheldrake pour Serge Lutens

  1. Bel hommage à un parfum très difficile. Dès le premier instant, il m'a rebuté et attiré. Je ne me suis pas résolue à l'adopter, mais je sais que j'y reviendrai, ne serait-ce que pour essayer de l'aimer!

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  2. Hello,

    Très bel article, accompagné de visuels qui le sont tout autant.
    Pour être franche, ce parfum me rejette complètement ou est-ce l'inverse ? Je suis tombée sur un vieux testeur périmé certes, je devais le sentir à nouveau mais mission… impossible !
    Il sentait tellement le vinaigre que même une douche ne l'a pas anéanti, bref je pense que je vais abandonner. Ce sera mon 1er abandon en matière de parfums, l'oeillet est pourtant le symbole du Dandy, personnage que j'aime parce que soit il n'existe plus, soit il est en voie d'extinction vu le nombre de Ryan-Stevens-Enzo qui pullulent un peu partout, bref malgré tout ça non je sais que je n'y arriverai pas. C'est ainsi, j'espère ne pas revivre ça avec d'autres parfums qui se trouvent à Paris et que je dois découvrir absolument.

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  3. Il ne faut pas se forcer, mais c'est un oeillet fort réussi et stylisé.
    Oui, je te conseille d'aller te re-pencher dessus, à l'occasion, et surtout de le tester sur peau.

    N'hésite pas à revenir ici me dire ce que tu en penses, au final.

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  4. Bonjour Dominique. Et merci pour les compliments !

    Vitriol n'est pas un facile, comme je l'ai dit dans l'article. C'est ce qui est intéressant et rassurant avec les parfums Lutens : pas tout le monde aime, ce qui nous réconforte dans l'idée que l'on porte des parfums un peu plus exclusifs et confidentiels.
    Je vous conseil aussi d'aller faire un tour sur Chypre Rouge qui avait fait, je crois, un très bel article (ou même plusieurs, si je me souviens bien) sur le dandysme et les parfums de dandy !

    A très bientôt…

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  5. Hello,

    Oui, oui je connais Chypre rouge et je lis souvent les articles finement ciselés. Serge Lutens et bien je l'ai proclamé  » le Maître  » d'emblée. C'était ce mot là, pas un autre. Je n'aime pas tout de très loin, je dirais même que cet univers m'est relativement étranger. A moins qu'il n'y ait une distance établie dès le départ, je ne sais pas. Rose de Nuit ( le seul flacon de table que j'aie jamais eu ! ) reste là, immuable sur ma table de chevet, un peu à la manière d'un sphinx. J'adore Louve, j'admire infiniment Serge Noire. Aucun parfumeur ne m'a autant fascinée, sans doute justement parce qu'il survole et domine tout en la matière. Je suis naturellement attirée par Diptyque, les créations d'Olivia Giacobetti ou de mon chouchou absolu Jean-Claude Ellena. Mais par delà mes parfums de référence, les Guerlain ou ceux imaginés par O. Giacobetti et J.C Ellena ( entre autres d'ailleurs puisque j'aime beaucoup Maurice Roucel par exemple, j'adore même ! ), et bien il y a Serge Lutens qui a vraiment donné au parfum ses lettres de noblesse.

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  6. Perso, depuis que j'ai mis le nez dans les lutens, même plus j'ai envie de banal. Mon mari est fou de « angel » (une pure tuerie, je ne dis pas le contraire !!!) mais je suis plus réticente car l'extrème popularité de ce parfum fait que je le sens absolument partout.

    Donc, je fouille dans les Lutens et j'essaie de trouver le mien….pas évident d'ailleurs ! Je viens de mettre une enchère sur « vitriol d'oeillet » et on verra bien l'accueil qu'il recevra !

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  7. J'admire les gens qui terminent leurs flacons et qui rachète le même parfum. Pour l'instant, ça ne m'est arrivé qu'avec Habit Rouge, et ça pourrait se passer avec Musc Ravageur et quelques rares autres.

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